De l'importance du regard (suite et fin)

par Claire, lundi 22 mai 2017, 20:16 (il y a 64 jours) En réponse à Périscope

Je ne regrette pas d'avoir attendu la fin du texte pour en dire quelque chose, parce que les deux premiers, comme ces couloirs labyrinthiques et ces pièces à demi-éclairées, pouvaient conduire dans plusieurs directions (un moment j'ai cru que le deuxième parlait d'un hôpital psychiatrique), et que là - on sait où on est.
Bien sûr, la première idée qui m'est venue c'est celle d'un rêve, puissant, saturé de désir, à la fois cohérent et erratique, crépusculaire et clos. Mais il y a beaucoup d'oeuvres qui ressemblent à des rêves.

Le héros a toutes les qualités d'une créature onirique, incarnation d'une masculinité presque caricaturale, avec cette présence corporelle massive, cette pilosité semi-bestiale, mais douce, ce sexe admiré et puissant, et cette certitude de l'initiateur, du guide.
Le jeu des identités, l'étrangeté qui baigne tout le texte - une sorte d'étrangeté tranquille, de la nécessité d'être là et de faire ce qu'on fait, fait aussi penserà un rêve. Et bien entendu tout peut être lu comme un rêve oedipien, avec l'homonymie, l'invocation du père inconnu, mort, avec cette grosse femme de la cinquantaine aux charmes frelatés, qui pourrait représenter une mère dont la narratrice triomphe.

Mais ce sont les premières strates de la lecture, et ce qui m'a surtout intéressée, voire charmée au vrai sens du terme, c'est tout ce qu'il y a en plus : le titre, qui appelle l'attention et la pensée vers autre chose, vers le magazine dont on ne tourne pas les pages, vers le premier signe du désir (la bosse), vers l'exhibition impudique des cuisses, vers les écrans où défilent, non regardés, des spectacles de mort, vers le rôle de la lumière et des miroirs.
Et puis le côté presque organique des lieux parcourus (ce linoléum humide, ces murs contres lesquels on se colle, la pulsation de la techno qui envahit le corps, les odeurs de sueur, les cheveux couleur de jaune d'oeuf).

enfin les notes sur sentiments, qu'on devine d'autant plus vivants et vrais qu'il n'y a ni avant ni après : "timidité", "je ne savais pas quoi faire de mes mains", "comme des enfants", le long embrassement, ce "père" qui jaillit au moment de l'acte, l'apitoiement dont la musique vous garde, et enfin le rire partagé comme le nom, et qui rencontre la tristesse de celle qui est exclue.

puis pour moi encore ces énigmes : ces fesses qu'il montre, comme une attente ; ces prénoms désuets et populaires, comme un temps et une classe sociale où tout serait vécu plus fort et sans pensées inutiles, et l'ambiguïté sexuelle du narrateur, qui n'est effacée qu'au moment où vient son prénom (cf "dans mon orifice").

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