notes du 29.06.2017

par dh, jeudi 29 juin 2017, 11:44 (il y a 23 jours)

nous autres poètes vieillissants
sommes les joueurs d'échec de Georges Orwell
cachés dans l'ombre au fond du vieux café
devant une bouteille de gin
pleurant parfois sans violence
il faut avancer un pion
construire des combinaisons
mais à quoi bon
puisque tout est déjà décidé d'avance
puisque le jeu fini
il faudra tout recommencer
comme si rien n'était appris
ni leçon ni justification
jusqu'à la fin des temps
le succès n'est jamais venu
les rêves ne se sont pas réalisés
et tout ce que nous avons
c'est notre verre de gin à moitié rempli
et les combinaisons de pions sur l'échiquier
au moins sommes-nous en paix avec nous-mêmes
sûrs d'avoir échoué
aussi bien qu'il est possible
et les fleurs fanées posées sur les tables
à la lumière crue des néons
acquièrent une netteté
presque douloureuse


Je vous écrits en direct du fin fond des poubelles de l’Histoire.

Mon éditeur, un éditeur généraliste vendant aussi bien des livres de cuisines, des guides touristiques ou des romans, et proposant en outre une collection de livres de poésie, vient de m’informer que mon recueil Le festin de fumée avait été commandé sur internet par quinze personnes durant l’année écoulée suivant sa parution. Il n’a en outre tout simplement pas été distribué en librairie, aucun libraire ne l’ayant accepté dans son fond. Quand je dis quinze personnes, cela n’inclut évidemment pas les exemplaires offerts à mes amis. Il s’agit donc de « vrais » lecteurs, que je ne connais pas à priori. L’exemplaire étant vendu dix euros, mes droits d’auteur (10%) s’élèvent donc à quinze euros. Faut-il s’en plaindre ? Peut-être.

Mon livre, bien qu’édité à compte d’éditeur, n’a bénéficié d’aucun soutien institutionnel, ni pour sa rédaction, ni pour son impression, ni pour sa distribution. Cette absence de tout soutien et de toute considération de la part des acteurs (étatiques ou marchands) de la promotion de la poésie contemporaine est bien sûr la conséquence de la totale inadéquation de ma poésie avec leurs critères de sélection et, indirectement, d’élimination de toute parole divergente : mon nom n’apparaîtra jamais dans les sites internet et revues annexes du CNL poésie ; on ne m’entendra pas à la Maison de la Poésie passage Molière ou au Cipm ; Manou Farine ne m’invitera logiquement pas dans son émission ; les libraires affiliés à ces institutions et médias ne pourront qu’esquisser un rictus de dégoût, de mépris ou de pitié épouvantée face à mon livre. Faut-il s’en plaindre ? Non.

J’ai 44 ans. Je travaille dans de pas trop mauvaises conditions. J’ai la chance d’avoir une merveilleuse amie et compagne qui rend ma vie digne d’être vécue. D’après Freud, tout va donc pour le mieux. Je ne suis ni Jésus ni Don Quichotte ni Hamlet ni Spartacus. Que les ficelles soient tirées par des filous et des coquins n’a rien d’inédit et je n’entends pas aller contre une telle situation. Je me borne donc à constater que le climat du microcosme nommé « poésie contemporaine française » devient de plus en plus étouffant, vicié, et ce qui est plus grave, que les gens aux commandes qui affirment remédier pour le bien de tous à cet étouffement sont justement ceux qui y contribuent le plus directement, et efficacement. Je suis donc au regret de reconnaître que la seule attitude raisonnable à adopter relève désormais d’une sorte de quiétisme, fait non essentiellement d’aigreur ou de ressentiment, mais plutôt de tristesse et de mélancolie devant la progression du désastre.

Cordialement
Denis Hamel

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