Rendez vous (extrait d'un travail en cours)

par Écrire, dimanche 02 juillet 2017, 12:01 (il y a 81 jours)

Le toubib était une jeune femme au visage extraordinairement quelconque. À tel point que ses traits refluaient de ma mémoire à mesure qu'ils s'y inscrivaient. Une physionomie d'ardoise magique, songeais-je. Impossible à retenir. Elle aurait pu se lancer dans une carrière de tueuse à gage ou d'espionne industrielle, ou toute autre activité similaire exigeant une discrétion hors norme. Au lieu de quoi, elle avait hérité d'un métier conventionnel, raisonnablement bourgeois, quoiqu'exposé aux affres de la condition humaine. De cela, peut-être, découlait que l'on dénombra plus de médecins mélancoliques que de cordonniers mal chaussés.

Bientôt, l'intérimaire ouvrirait son propre cabinet. D'ici là, elle palliait aux vacances de quelques confrères installés. Le spécimen qu'elle remplaçait ce jour était avide de profits. Développer son business et complaire aux autorités de la Sécurité Sociale caracolaient loin en tête de ses priorités. Soulager le patient (sauf à entendre la formule sous l'abord strictement pécuniaire : l'alléger de son argent), ne constituait qu'une tierce préoccupation. Un passage obligé. Lorsqu'il appliquait son stéthoscope sur votre poitrine, vous éprouviez l'étrange l'impression que le bonhomme sondait une part de marché... Un entretien téléphonique et deux consultations m'avaient convaincu. Ce mercantile avait prêté le serment d'hypocrite. J'avais cessé de solliciter sa science.

Le précédent généraliste était familier de mes bobos. Las, il avait hissé les voiles et prit le large juste avant que je ne sombre dans le marasme. J'aurais pu envisager de lui confier mes tourments. Par contre, il était inconcevable que je déballe ma psychologie face à une étrangère. Ainsi n’aurais jamais, de ma propre initiative, décroché le téléphone pour prendre rendez vous. Quant à parcourir les cent mètres qui me séparaient du cabinet, n’en parlons pas. J’avais l’allant d’une plante en pot... Une cactée mutante dont les épines seraient tournées vers l’intérieur… Je ne devais ma présence chez les prescripteurs de psychotropes agréés qu’à l’insistance sanitaire d’une amie. Inquiète de mon état, elle m'avait inclu dans son rendez-vous et causait à ma place.

À l'entendre, je n'allais pas très fort. Je dormais mal. Mangeais peu. À un âge où l'on impute volontiers au cartel des lessiviers le rétrécissement chronique de ses fringues, je perdais mes pantalons et flottait dans mes polos. En outre, je ne désirais rien. La famine affective biffait toute initiative et ruinait jusqu’au vocabulaire. J’avais rejoins le club claquemuré des saturniens larmoyants. Des glandes stakhanovistes exploitaient en continu le filon de ma peine pour en extraire une énergie négligeable. Un excédent lacrymal qui débordait sur les joues et me remplissait le nez, de sorte que j’éprouvais l’urgence d’un devenir amphibie, seul moyen de m’épargner une noyade en moi même.

J'avais connu un tel bonheur que je ne savais plus être modérément triste. Voilà le hic. On ne peut pas s'adonner aux émotions incommensurables et en revenir indemne. C'est comme avoir piloté un bolide en pôle position des années durant, et après une sortie de piste spectaculaire, se retrouver à manœuvrer un fauteuil roulant. Tout le monde n'est pas doué de résurrection à l'exemple de Joë Bousquet, l'accidenté magnifique qui traduisait du silence, en puisant à même sa moelle épinière sectionnée : "Un homme est très différent selon qu'il est son amour ou qu'il n'est que lui-même".

La toubib écoutait attentivement ma porte-parole en hochant la tête. De temps à autre, elle se tournait vers moi pour prélever mes réactions. Ne décelait que des signaux faibles ou déclinants. Me gratifiait d'un sourire clinique. À mesure qu’elle prélevait des informations, son visage changeait de façon subtile. Des substances actives aux dénominations savamment obscures défilaient sur l'ardoise magique. Le diagnostic était posé. Restait à doser le cocktail barbiturique qui me transformerait en zombie raisonnable.

Avec ce qui me restait d’idées mobilisables, je tentais des définitions. L'amour est une opération à cœur ouvert, réalisée sous anesthésie générale des facultés réflexives, par quelqu'un qui ne dispose pas plus de compétence en la matière que le quidam lambda. Ça peut vous tuer. D'un autre côté, tant que vous n'y consentez pas, ça vous empêche de vivre. Dilemme.

Mon amie s’était arrêtée de parler. Le silence cliquetait au rythme de la frappe doctorale. De l’autre côté du double vitrage, des trains de banlieue roulaient vers des destinations opposées. J’imaginais ces gens qui voyageaient vers quelque part. Et parmi eux, ceux qui n’avaient plus de quelque part et qui du coup, ne voyageaient pas vraiment. Se déplaçaient d’un point à l’autre de la ligne, sociaux spectres cantonnés sous le seuil de perception.

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