Les surprises de l'inconnu

par Périscope @, mercredi 05 juillet 2017, 19:21 (il y a 76 jours)

Les surprises de l'inconnu


Elles se précipitent derrière leurs rideaux. Et l’inconnu marche. Elles ne
sont pas jeunes. Elles écarquillent leurs yeux à travers les guipures jaunies.
Elles se chamaillent pour ne pas rater le passage de l’inconnu. C’est à celle
qui obtiendra la meilleure place pour mieux voir celui qui passe. Elles ne sont

pas belles, mais elles le deviennent par leur envie de connaître l’inconnu.
Lui marche au-milieu de la rue. Il ne se doute de rien. Il a juste de la poussière
sur ses vêtements. A la même heure, chaque jour, il fait son entrée dans
le village. C’est à l’heure où la nuit tombe. Mais les yeux sont perçants à

celles qui le scrutent derrière leurs fenêtres. Et puis aux beaux jours s’il entre
dans le village toujours à la même heure, le soleil offre ses derniers rayons
à l’inconnu pour que les vieilles, car elles sont vieilles, jouissent du spectacle
d’un homme seul arpentant la rue principale d’un village où il ne se passe rien.

Armande, c’est la plus ronde des vieilles, elle est déjà en chemise de nuit
pleine de dentelles, pour se réjouir de la vue de l’homme. Elle le couve de
ses prunelles ardentes, sa bouche ronde s’ébaubit d’admiration. Ses mains
se pressent sur son ventre. Elle prononce une prière que personne ne comprend.

Et aussi Hortense, malgré son air revêche, son œil de corbeau, elle halète
d’un bonheur profondément enfoui. Nina est la plus intellectuelle. Elle fait
des dessins, elle écrit des poèmes à la gloire de l’inconnu. Elles habitent
toutes dans la même maison, avec d’autres vieilles que hante tout autant

l’inconnu. Leur journée entière est occupée par la préparation de ce rendez-vous
du soir. Elles surveillent la météo. Elles savent que la pluie, le vent, le froid
auront un effet sur l’inconnu. Elles nettoient leurs carreaux, car leur salive,
leurs éternuements, leurs halètements, souillent les vitres où pendent des

rideaux déchirés par leurs ongles avides. Quand le temps est mauvais, l’homme
marche toujours. Mais il se protège et sa silhouette se substitue au visage
couvert d’un chapeau. Une silhouette élégante, dont les femmes se
contentent dans la brume et la crachin. Une fois, alors que le soleil déclinait,

l’homme s’était arrêté à la hauteur de la maison des vieilles. Il s’était
retourné dans la direction de leurs fenêtres. Il s’était avancé. Il s’était
encore avancé et à travers les motifs brodés du rideau, il avait regardé
celles qui le regardaient. Ce fut un évènement. Il y avait celles qui

affrontaient son regard et les autres qui fuyaient au fond du couloir
ou couraient dans leur chambre pour s’effondrer en sanglot dans
leurs oreillers. Qu’avaient-elles vu dans la figure de l’homme ? La
plupart demeurèrent hébétées, incapables de dire le moindre mot

sur ce face à face. D’autres eurent des crises d’urticaire ou des fous
rires à propos de n’importe quoi. Armande avait osé écarter le rideau
et poser un baiser brûlant sur la vitre, en dénudant son anatomie mammaire
blafarde. Les jours qui suivirent pour l’inconnu furent plus ordinaires.

Aucune vieille en effet n’apparût aux fenêtres. Un vide inextricable
planait dans la rue, dans la tête de l’homme, dans la maison des vieilles...


(2ème et dernière partie prochainement)

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