Tableau champêtre

par Périscope @, dimanche 30 juillet 2017, 18:02 (il y a 140 jours)

Tableau champêtre


La caresse du vent est souvent une griffe rentrée.
Mère, assise dans l’herbe, tricote avec ses mains d’aiguilles, un pull-over.
Un enfant, au loin, essaie de toucher les fleurs du prunus.
Ce n’est pas moi.

L’intensité des reflets efface les formes.
Père, au loin, marche le long d’une rivière.
Mais raconter une histoire à ceux qui ne devraient pas l’entendre,
n’est pas agréable.
Pourtant, les hommes affamés, chaque jour,
réclament leur pitance d’évènements.

Mère se laissait baigner dans le soleil de cinq heures,
tandis que Père
Voici maintenant qu’écrire serait comme jeter de l’huile sur le feu,
tandis que Père
jette sa ligne sur la surface de l’eau.

Les enfants bien sûr au printemps font naître les fleurs.
Ce n’est pas moi.
Les animaux jamais ne connaissent la rancœur.
Père pêche alors la truite, Mère tricote.

Sur les collines pentues, les vaches dorment sur le flanc.
Mère tricote, assise sur le talus, avec talent,
dans sa respiration sa pensée réfugiée.
La carrure des hommes ordinaires ne passe plus par les portes.
Père s’allonge dans l’ombre de cinq heures,
l’heure idéale pour assassiner les poissons.

Mère ne sourit pas, un sourire n’efface par le tourment,
la guerre faisant rage.
Même si j’étais né, je ne pourrais pas être là
A cette époque, le confessionnal remplaçait les journaux intimes.
Je n’allais jamais au confessionnal.

Les femmes ne s’ouvrent pas comme des portes.
Mère tricotait toujours tête baissée,
de peur de troubler la pousse laborieuse des feuilles.

Père était en train de pêcher,
et Mère me faisait des bouquets de fleurs minuscules
qui avaient toute la grandeur de son attention.
Un enfant préfère se caresser la rétine,
dans le sens de la courbe, pour mieux voir le monde.

Les dirigeants ont tout les défauts de la Terre,
puisqu’ils sont nos dirigeants.
L’enfant demande quand même à Père de ne pas blesser les animaux.
Les iris violets qui forment des îlots de fête sur la berge, sont un peu tristes,
car Père ne daigne pas me répondre.

Les baisers de Mère se perdent dans le vide,
comme les pierres de son collier dans sa poitrine.
L’autorail d’Elbeuf-sur-Andelle, sur le viaduc, beugle son cri.
Mère ne cesse de tricoter.
La déception est une mouche noire,
vous savez, cet appât qu’on accroche à l’hameçon.

Puis Mère se lève, elle cherche son enfant,
pour qu’il essaie le tricot terminé.
Je ne suis pas là.
Dans le vide elle essaie le tricot sur mon fantôme.
Sa passion pour moi n’est jamais fautive.

Les passereaux soudain ont un gazouillement nerveux.
C’est Père qui revient.
Il balance deux truites frétillantes sur les cuisses de Mère.
Je ne dis rien.

L’existence est ce laboratoire à ciel ouvert,
où chaque grimace est une douleur utile à la beauté.
Mère ramasse le plaid mouillé.
Père patauge dans ses chausses, triomphant.
C’est bien fini, le miracle.

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