Apéritif binaire (avant l'élection d'Obama)

par Périscope @, samedi 12 août 2017, 12:30 (il y a 5 jours)

Apéritif binaire (avant l’élection d’Obama)

Novembre. La pluie contre les carreaux.
John dans son fauteuil face à Lui.
Un apéritif entre eux. Sept heures du soir.
John : Et la Sécurité Sociale ?
Lui : Inutile.
John : Et la culture ?
Lui : C’est le boulot des fondations.
John : Et l’Etat ?
Lui : Police, armée, justice. Rien de plus.
La pluie contre les carreaux de plus en plus.
Les carreaux de moins en moins.
Amandes salées dans la poignée de John, une poignée gelée, crispée.
La gorge de John de plus en plus serrée.
John : Et la crise ?
Lui : Européenne et mondiale. Attention à l’Islam.
John : L’Islam, l’Islam, l’Islam, toujours l’Islam. Pourquoi ?
Lui : Trop nombreux. Leur démographie…
A la télé Obama, en blouson de cuir, sur fond de catastrophe.
La pluie, son tambour incessant. Dehors la nuit toujours.
John : Et l’avenir des bébés ?
Lui : (sans réponse, sans réponse, rien, silence rentré)
John : Avoir confiance en eux ?
La queue du chat dans la main fermée de bébé, puis rapidement le chat loin,
entre les pieds de la table. Le regard du chat distant sur le monde.
John : La solution en eux, celle des bébés.
Lui : Moi, jamais les musulmans, sur mon enfant…
Le kleenex de Lui sur ses lunettes embuées. Autres carreaux, autre pluie.
Les fenêtres, ces murs transparents entre les choses.
John devant la fenêtre de Lui, toute embuée de libéralisme.
Larmes sèches avec colère de pluie.
John : Et Ayn Rand ?
Lui : La romancière ?
John : Oui, c’est ton livre de chevet.
Ah ah ah ! Rire éloquent de Lui. Rire sonore, charmeur. Rire au milieu du vent.
Le savoir du rire de Lui. Rieur, moqueur, le moteur du rire dans la société high-tech.
Chacun pour soi.
Ce soir chez nous. Bébé est avec Lui. Bébé sauveur de Lui. Bébé à cheval sur la calvitie de Lui.
Lui dans le ciel de son individualisme perturbé.
Et Obama, sur le podium, petit footing, longues jambes, ses mains bavardes, didactiques.
Un écran de télé trop juste pour Obama. Encore une histoire d’écran pour une histoire trop grande. Sur l’écran, les traces des doigts de bébé. Doigts de bébé dans une main de président.
John : Encore un whisky ?
Lui : Non, coca.
John : Et les artistes dans tout ça ?
Lui : Jeff Koons à Versailles, c’est une honte !
Miaulement du chat. Ronronnement du chat. Sa demande d’amour sur la moquette, jusqu’à nous, Lui, John. Mais seulement la femme vers la chat noir, une femme douce, le nez du chat contre le nez doux de la femme, le ronronnement commun de leurs pensées, là, tandis que la pluie dans les carreaux, la pluie violente dans les carreaux, la pluie-mitrailleuse.
John gros matou, nez à nez avec sa femme.
John avec son mécontentement lourd, comme une valise d’exilé. Sa tristesse profonde. Toute une vie rayée, d’un trait, par le sécateur géant de la réal-politique. Les arguments de Lui aussi longs qu’un enterrement.
Et le dîner, à table, autour de la table, silencieusement. Dans les yeux de sa femme, John en quête d’un appui, mais non, les yeux de sa femme dans l’assiette, en piquet, en berne, en refus. Le pot au feu dans la gorge de John, indigeste.
Lui : Bon, le pot au feu !
Bébé : Bon, le pot au feu !
Misère de l’enfant, fac-similé du père. Bébé sur son pot au feu. Bébé déjà dans les filets de l’américain Mitt Romney. Bébé déjà lecteur assidu de lady Ayn Rand. Bébé foutu.
Bonne nuit au parking des lits de la chambre. Bonne nuit.
Ainsi John, lové dans les bras de sa femme. Mais les bras de la femme encore repliés dans le mauvais songe de cette discussion âcre et binaire. Rebelle, réfractaire, réservée, rétive, la position alors de la femme.
Et John, sans sommeil, raide sur ses pieds, hors du lit, hors du parking des chambres, debout, alors que la nuit maintenant sans pluie, alors au travers des carreaux, John, seul, face à la nuit, avec le chat. Quelle nuit ? Quelle liberté ? Quel partage ? Loin des paroles conservatrices de Lui.
Soudain, bébé dans son rêve. Le rêve de bébé, libéré de son père. Un rêve blanc comme une lune, avec les grandes mains d’Obama. Rire. Chant. Credo.
Dans le visage noir de la nuit, une mince étoile qui Luit.

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