Incipits 3

par O, lundi 28 août 2017, 00:00 (il y a 85 jours) En réponse à loulou + julius-c

La réputation d'Alfonso Cuaron n'était plus à faire. On narrait sa geste des deux côtés du Mississippi. Ces récits étaient parvenus à l'oreille des bonnes gens des villes les plus reculées de l'Arizona ou du Texas. On connaissait son existence jusqu'au Montana forestier. Les mères, en Louisiane, se servaient du nom d'Alfonso Cuaron comme d'un menaçant hochet qu'elles agitaient sous le nez de leurs enfants pour les alarmer de ce qui leur arriverait s'ils n'obtempéraient pas. On usait de périphrases ou de synecdoques pour désigner Alfonso Cuaron dans le Kentucky, n'osant prononcer son patronyme complet, de peur qu'il ne porte malheur. On se signait systématiquement, à son évocation, dans l'Illinois, et peut-être les bonnes gens que l'on voyait se signer spontanément le faisaient d'avoir convoqué, dans le silence glacial de leurs pensées, sa personne. On doutait de son existence, comme on doute de l'existence du diable, dans le Michigan. En Ohio, on baptisait les prisons à son nom, dans l'espoir de l'y enfermer un jour. Un jour, Alfonso Cuaron arriva dans une ville où il n'était encore jamais allé, mais sa réputation l'y avait précédé. C'était une ville d'Alabama. Comme toute ville digne de ce nom, son organisation était concentrique et centripète, structurée autour de son saloon. Alfonso Cuaron, entrant dans la ville, ne fut pas long à entrer dans le saloon. Entré dans le saloon, il y jaugea les hommes, les hommes présents, semblant à la fois les fusiller de ses yeux perçants, et à la fois nettoyer avec un mouchoir de soie la crosse de ce fusil, car ce regard n'était pas sans une étrange douceur. Mais sa réputation n'était plus à faire. Lentement, Alfonso Cuaron s'avança vers le comptoir et commanda un sandwich au poulet qu'il obtint promptement. Il mangea le sandwich en silence, mastiquant consciencieusement chaque bouchée, imperturbable, lorsque toute la salle demeurait suspendue à ses gestes, comme un enfant apeuré guette le ciel orageux pour prévenir sa surprise du coup de tonnerre à venir. Alfonso Cuaron commanda une bière qu'il but d'une goulée. Puis, lentement, il se retourna. L'air satisfait. Lentement (toujours), mais fermement, il porta la main à son ceinturon. Il porta sa main au niveau de son porte-révolver. Sa main était maintenant au niveau de la crosse de son révolver. Sa main frôla son révolver et peut-être, imperceptiblement, ne faisait-elle plus qu'un avec ce chien de métal dont elle caressait la queue. Mais sa main continua à descendre, continua à descendre sous le révolver, et s'en fut jusqu'à la poche du jean usé, du jean d'Alfonso Cuaron, situé sur les jambes et le bassin d'Alfonso Cuaron, d'où elle, c'est à dire la main d'Alfonso Cuaron, sortit un billet de 5 dollars. Alfonso Cuaron posa le billet de 5 dollars sur le zinc du comptoir et s'en fut.
- Eh bien, dit un habitué du saloon ; la réputation d'Alfonso Cuaron n'est plus à faire.

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