Pensée

par Vagabond vagabondant, lundi 30 octobre 2017, 14:08 (il y a 23 jours)

Pensée


Alors je me suis dit c'est vrai : ça. Écris quelque chose de simple, quelque chose de joli, quelque chose de beau, quelque chose d'utile, je me suis dit, c'est vrai, ça : comme toujours Prév. Non : comme souvent, Jacques a raison. Les pensées, je me suis dit, ça devrait pas être des tombeaux, non. Les pensées ça devrait être des pâquerettes, l'enchantement de celles de quand j'avais six ans, tu sais, celles que tu cueillais à madame ou à maman. Les pensées, je me suis dit, ça devrait être encore des chants d'espérance, des odes à rire ensemble, des lieux de fête, de jolies choses, des choses qui ajoutent aux choses, des choses qui n'enfoncent pas le clou. Je me suis dit : c'est vrai, ça : mais le ciel, mais les avenues, mais les jardins refleuris, mais les buttes sauvages, mais le guitariste sous ce chêne, mais le scat chanté dans la frénésie de cette cave, mais les danseuses cubaines? Mais toujours, je me suis dit, la même vibration hante tes lieux : les murs ensanglantés de l'enfance, une image exagérée par le temps ; la mort te tire du lit au rez-de-chaussée de la maison à grands cris du père ; la violence des crises de rire et de sanglot ; le visage défait de la mère à travers la vitre, un matin de collège, l'appel sonne au secrétariat, c'est la récréation, le pion t'appelle – ta mère est là et te regarde derrière les larmes du deuil. Toujours, je me suis dit, cet appel d'air où ta respiration, ton sens de la joie, s'épuise : le deuil inlassable, la soif inlassable du deuil, le retour du même deuil partout, parfois sous les aisselles et sous les jupes, le silence stupéfait des amours, la glace sous le feu, le renoncement, le détachement, la lassitude. Je me suis dit, comment ajouter, comment transformer, comment soigner, comment alléger, comment libérer, comment préserver ce petit germe de pâquerette, ce petit grain de beauté du monde? J'étais devant le miroir de la cuisine, je me touchais le visage, le front, la joue, impassible. Je me suis dit : pourquoi un miroir ici? en haussant les épaules. Je me suis dit : Trenet et Brassens m'ont toujours rendu heureux.




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Le miroir de la cuisine


Je m'arrête souvent devant le miroir de la cuisine. La plupart du temps, l'arrêt ne porte pas à conséquence. On se recoiffe, on s'affaire, on gesticule comme un pantin une grimace d'horreur à la bouche, le sourire devient éclat de rire, on réarrange sa chemise, puis l'on repart, la vie continue. Ces mouvements désarticulés parfois me mettent en joie. Mais il arrive qu'interpellé par la silhouette, un début d'inquiétude me cloue sur place et qu'incrédule, je croise son regard, indécis, sans profondeur, vide, avec une sensation d'étrangeté envahissante. Cela arrive, et plus je fixe le visage bizarre attaché à ce corps, dont l'index et le majeur passent avec hésitation du haut du nez aux cernes naissantes et des zygomatiques à la fossette, plus je peine à reconnaître l'être sous ces traits que je m'imagine modeler des doigts comme de l'argile. Pendant que ce mime double le moindre de mes gestes, la moindre de mes moues, le moindre coup d'oeil médusé, le battement du coeur se détraque et le thorax contre les poumons se resserre. Ceci, la forme qui m'affronte ne semble pas l'éprouver. Son visage, au nez enflé, aux petits yeux sans âme, son visage sur lequel passent ses mains chaudes ressemble certes à mon visage, ce nez enflé est peut-être mon nez, ces petites mains sont aussi comme les miennes, mais rien en cette situation, ni peut-être en ce monde, ne m'appartient ; ni cette jeunesse que je vois se refléter, ni la vieille mort que je sens battre en moi ; rien ne m'appartient que cette pensée qui se fige et se vide devant son absence de reflet. Mais il suffit, pour rompre le charme, de sourire et de se recoiffer avant de passer à table auprès des convives qui attendent.

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