Deux petits récits en marge de "Variation autour du poème"

par Casimir, jeudi 09 novembre 2017, 14:32 (il y a 13 jours)

Il y a bien longtemps, lors d’une de mes errances parisienne, j’ai rencontré un poème. Nous sommes entre nous et je tiens à ce que cette histoire reste confidentielle, car elle pourrait soulever nombre de questions quant à l’histoire de l’art. Ce poème ressemblait à nombre des indigents dont l’existence provoque en nous une gêne hypnotisante, en ce qu’il ressemble à ce que nous pourrions devenir si nous abandonnions ce qui occupe nos journées, à savoir le travail, ce que notre référent antique appelait « tripalium », soit la torture. Quoi qu’il en soit, ce poème vint à moi. Il y avait en lui une fureur absolue, et en voyant en moi un bon bourgeois, il posa sa main sur mon front en me disant « Ceci est premier ». Au contact de sa main, je me rappelais les souvenirs que j’ai pu connaître, enfant, devant les fresques de la grotte de Lascaux et l’empreinte de sa main semblait faite d’un pigment dont l’origine me reste encore inconnue. Il posa sa seconde main sur mon torse et me dit « Ceci est second ». Cette pression sur mon corps provoqua en moi le souvenir fécond de ma visite de la chapelle Sixtine, et je me sentais comme Michel-Ange, le dos tordu, tendu vers l’effort de la représentation métaphysique. Puis, son regard se fixa dans le mien et il me dit : « Ceci est à venir ». Ma vision se brouilla soudainement : j’ai alors vu des cascades dorées et des lions se reposer près des brebis, une corne d’abondance crachant du miel et un homme jouant de la lyre. Je rentrai chez moi comme un homme encore dans son rêve, et au réveil prêt à l’oubli.

« Il existe une huitième merveille du monde, dont on ne trouve pas la trace dans les livres d’histoire et dans les travaux des géographes. Cette huitième merveille est le labyrinthe du poème. J’en suis venu à en prendre connaissance, alors que j’étais jeune interne à l’hôpital psychiatrique de Sainte-Anne. Il y avait un patient, un vieil homme, qui restait muet et imperméable à toute thérapie. Mais un jour, je ne sais pourquoi, peut-être pour se soulager d’un secret trop lourd pour lui, ou peut-être parce qu’il m’avait vu lire un recueil de poèmes de Nerval, il s’ouvrit à moi. D’une élocution difficile, et avec le phrasé commun aux malades psychiques, il me confia avoir été membre d’une expédition géologique au Pôle-Nord, et que, lors de recherches, son équipe était tombé sur un mystérieux souterrain. Ils s’y engouffrèrent et mirent peu de temps à comprendre qu’il s’agissait d’un labyrinthe dont le plan et les matériaux utilisés ne correspondaient aucunement aux techniques et aux croyances de civilisations connues. Au bout de quelques jours, à l’aide de leurs outils de géologues, ils parvinrent au centre du labyrinthe. Devant ce qu’ils aperçurent, toute son équipe fut pris de folie et se perdit dans le labyrinthe. Lui seul garda assez de raison pour pouvoir revenir. Il arrêta ici son récit et me montra un petit morceau de bois sur lequel il avait gravé un signe. Ce signe n’avait rien de particulier et je pris congé du patient, qui éclata de rire alors que je quittais sa chambre. Je rendis compte de l’histoire au médecin titulaire et nous nous regardâmes d’un sourire entendu, devant l’absurdité de la chose, puis il me félicita pour mon bon travail, qui allait faciliter la guérison du patient. Je rentrais chez moi, et je me préparais pour raconter à ma compagne de l’époque, de façon comique, l’événement de la journée, quand je fus saisi devant une affiche publicitaire. Sur cette affiche se trouvait, en immense, le signe que m’avait montré le vieil homme. Puis, je ne voyais plus que le signe sur les visages des passants. Cela a duré plusieurs heures et j’étais effrayé, terriblement effrayé, c’est pourquoi je suis ici. Maintenant je vais beaucoup mieux. » Le psychiatre de Sainte-Anne mit un terme à l’entretien. C’était le cas de mythomanie psychotique le plus surprenant qu’il ait jamais rencontré. Chaque fois ce patient, ce vieil homme, racontait une histoire nouvelle. Un infirmier ramena le pauvre fou dans sa chambre, qui se mit à éclater de rire.

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