Le dernier voyage de la mouche

par Périscope @, dimanche 25 mars 2018, 16:48 (il y a 27 jours)

Le dernier voyage de la mouche


Le fond de l’air sentait la pomme, bien que les vergers soient loin de l’autre côté des haies, et l’après-midi commençait à faire luire ses ors. Elle était assise. Pour une fois ses fesses écrasaient l’herbe touffue sans la protection d’un plaid. Ses jambes allongées parfois servaient de terrain d’atterrissage aux insectes nombreux dans le secteur. Ses doigts s’activaient, serrant machinalement les aiguilles. Elle ne savait plus trop bien à quoi ses mains étaient occupées, mais elle les occupait.

Regardait-elle là-bas devant elle ? Certes son visage embrassait l’espace ouvert, lumineux, chatoyant. Un peu d’ombre empêchait de questionner ses orbites et ses yeux très clairs comme la plupart de ceux de cette région. Sa silhouette n’était pas massive, elle se glissait facilement dans la paysage rural. Elle n’aimait pas spécialement la rivière, mais elle devait l’adopter. Elle en supportait l’écoulement, pourvu qu’il soit régulier. Le reflet scintillant l’éblouissait, toutefois c’était l’humidité qui attaquait et gonflait ses narines déjà épaisses en lui déclenchant d’interminables éternuements.

Et les berges de la rivière salissaient les chaussures, elle le suppliait, lui, d’enlever ses bottes crottées, quand il rentrait le soir après avoir arpenté toute la journée les bords de la rivière, au milieu des roseaux, des herbes grasses, ramenant des limaces dans les plis de son pantalon, mais il était jovial et devant ce sentiment de joie elle n’osait pas faire barrage davantage.

Dans la clarté crépusculaire elle devinait son ombre au loin, et celle d’un enfant qui le suivait, sans courir, précautionneusement. L’autorail passait sur le viaduc, lâchant des coups de sifflet qui la faisaient sursauter. C’était l’heure où les employés rentraient du travail. Elle les enviait, car ils n’étaient pas ici sur un talus de luzerne, à être rongé par l’humidité du soir qui tombait de plus en plus poisseuse. Ses doigts tricotaient, cette activité la statufiait dans le paysage.
Elle ne savait pas quand ils allaient revenir. Elle ne voulait pas encore s’imaginer ce que cette journée pourrait avoir de fructueux, ce qu’elle réserverait dans la soirée, le bénéfice qu’on pourrait en tirer, le réchauffement des cœurs, des membres qui s’en suivrait, paix, contentement, l’harmonie autour d’une table, et déjà la projection de renouveler une pareille journée dès que le temps le permettrait.
Quand le temps était orageux, c’était celui qui convenait le mieux. Elle détestait l’orage. Elle détestait la campagne. Elle aimait sa maison entouré d’un jardinet bien entretenu, avec les fleurs judicieusement choisies, dont lui s’occupait avec méthode.

La mouche se posa sur la surface lisse de l’eau, se laissa dériver doucement par le courant. Elle voyait les rives, les arbres qui projetaient leurs grandes ombres, des pucerons qui menaient la danse au-dessus de l’eau, l’eau elle-même qui n’était pas trouble, la mouche, de tous ses yeux, absorbait le paysage, et le ciel dont elle avait voulu pour un moment déserter les flux de l’air, au profit de ceux de l’eau qui lui faisaient replier ses ailes et qui l’emmenaient en bateau, puisque minuscule esquive, elle pouvait se croire bercer mollement par l’onde, où elle se reposait, reprenant des forces pour de prochains vols zigzaguant et stridulant.
Ils ne la quittaient pas du regard, eux, sur la berge. Ce petit point noir dans les reflets aveuglant d’un soleil encore vivace, il était comme une perle charbonneuse, la seule qui les intéressait, dans une rivière de diamants. Puis, plouf, voilà que tout d’un coup un happement sec, brutal, venant du dessous de l’eau, avala la mouche. Ce fut soudain et désastreux comme un cataclysme. L’enfant cria. « Tu sais c’était une mouche artificielle » il expliqua aussitôt à l’enfant. Puis il tira sur la ligne.

Elle ne voyait rien, elle ne pouvait pas rentrer dans leur histoire. Dans le parfum acide des pommes qui planait, elle était du côté des haies et des bouchures, non loin du chemin par lequel elle attendait de repartir. Sur ses épaules, un châle. Les lunettes aux verres fumées protégeaient ses yeux que la lumière n’épargnait pas. Une obstination étrange la fixait là, qu’on pourrait appeler l’instinct d’un devoir.

Quelques temps après ils arrivèrent. Lui, ses bottes couinant dans l’herbe aqueuse. L’enfant vint se mettre à sa hauteur, tous deux ils s’affichèrent devant elle. « Voilà deux truites ! » il dit, lançant sa musette encore trépidante à côté d’elle. « Autrefois, j’en aurais ramené une douzaine, mais l’époque a changé ». Elle acquiesça de la tête. « Tiens, viens ici, pour voir si ça te va » elle demanda à l’enfant. Elle mesura sur lui le pan de pull over qu’elle venait de tricoter. « Tu aimes les couleurs ? ».

Le soir, dans la salle à manger, ils partagèrent les deux truites, agrémentées de quelques amandes. « Faites attention aux arêtes ! » elle dit, en ajustant ses lunettes sur ses narines gonflées. Lui, avait mis un disque des Valses Viennoises sur l’électrophone. Il savait qu’elle aimait beaucoup les valses viennoises. L’enfant triait ses morceaux de poisson avec un air inquiet. « Peut-être qu’on va retrouver la mouche qu’elle a avalée » on l’entendit murmurer.

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