La course vers la vie IV

par François, lundi 02 avril 2018, 03:02 (il y a 173 jours)

La première heure, elle osait à peine prononcer une parole. Je la savais adorable, je ne m’attendais pas à découvrir en elle un tel contraste entre la poupée innocente, fervente et la fille fatale, hyper sensuelle. Ce contraste me rendit amoureux sur-le-champ. À vrai dire il me semble avoir été amoureux d’elle bien avant d’avoir fait sa connaissance. À d’autres époques je l’imaginais tombée des étoiles, quelle espérance étrange. Elle était simplement là à m’attendre, inquiète, dans la salle des arrivées de l’aéroport. Dehors il fait zéro degré, la neige recouvre Kiev. Elle veut faire forte impression. Elle porte des talons hauts, des collants, elle est gelée, elle me brûle, je la prends dans mes bras sans réfléchir. Déjà l’odeur de sa peau et de sa chevelure me monte dans l’âme. « Putain François, comment tu t’y es pris pour trouver une fille pareille ? » je peine à estimer la réalité de ce qui se présente à moi. Elle fouille dans son petit sac noir, en extrait son téléphone. Quelques paroles en russe au taxi qui nous attend. Sa voix à la fois douce, candide, pourtant redoutablement sexuelle et franche présente le même contraste slave que son corps. Je sais bien que les slaves ne s’inquiètent pas plus que cela du silence. Ce silence est déjà riche et complice. Dès le premier instant nous avons vu l’avenir se dérouler sous nos pieds. C’est ainsi. Il ne peut en être autrement. Les étoiles coïncident. Nul besoin de parasiter une rencontre saine et entière de brindilles de mots vains. Il n’y a pas d’espace vide à combler de mots. Tout est plein d’un désir animal et humain, concordant, craintif et jouissif. Dans le taxi l’habituelle musique pop ukrainienne est trop forte. Nous ne sommes pas gênés plus que ça, car quelque chose de plus essentiel a lieu. Elle prend mes mains dans les siennes. Je souris, lui dit que je trouve ça adorable. Elle est rassurée. Plus tard elle me dira qu’elle avait hésité. « Dois-je le faire ? Ne dois-je pas ? ». Elle n’a jamais rencontré un français de toute sa vie. Elle n’est quasiment jamais sortie de sa ville perdue. Elle porte un vernis à ongles épais, fuchsia à paillettes tel que les françaises n’en mettent plus depuis longtemps. Je trouve ça charmant. Elle a vingt-cinq ans. J’avance dans la plénitude, en aveugle mais confiant, plus sûr de moi que je ne l’ai jamais été. Mon amour pour elle va bouleverser son existence. Je vais ouvrir son monde. Je suis là pour ça. Mon corps, ce sac d’émotions, est percé. La vie y reprend ses droits, elle circule, introduisant avec elle l’angoisse de l’air libre, et la réjouissance. La réjouissance, surtout, surpasse les angoisses éprouvées par le prisonnier recouvrant la liberté. Je regarde son visage. Elle est sublime. D’innocence et de dons. De lèvres, de joues, de paupières. Elle est si sincère, inaltérée, que j’ai envie de pleurer. Nous sommes issus de deux mondes radicalement différents. Il ne subsiste pas la moindre barrière entre nous deux. Ni la moindre méfiance ou résistance. Nous n’avons pas à mimer quoi que ce soit, nous cacher ou jouer tel rôle. Nous sommes deux enfants, d’ores et déjà. Éberlués de nous découvrir tels quels. Nous ne nous attendions pas à cela, et pourtant nous savions. Deux adultes instantanément déconstruits. Est-moi qui ai rendu cela possible ? Est-ce elle ? Aucune importance. C’est banal, mais rendu hors du commun par la moderne déshumanisation. Le naturel est devenu miraculeux. Mais le cercle du malheur a lui aussi sa fêlure. Il peut être brisé. Elle est un puits d’amour qui attendait cet instant précis pour enfin se déverser. Je la suis, je plonge, je meurs et renais.

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