La première fois

par Périscope @, vendredi 06 avril 2018, 18:07 (il y a 166 jours)

La première fois


Les persiennes mi-closes maintenaient une pénombre dans la chambre. Tout y était propre et rangé avec un soin particulier ce jour là.

Ils étaient debout, à distance du lit. Lui, au milieu des autres. Il regardait le lit en fer blanc, et elle dans le lit, douce et sereine. Elle pensait qu’il pourrait s’approcher, venir lui glisser un peu de sa curiosité, elle voyait les autres avec leur visage effaré, ces yeux que l’on fait, tout agrandis, noirs, perçants, et devant un événement qu’on ne veut pas accepter, et qui pourtant arrive, parce que cela un jour doit arriver.

Lui, s’embarrassait-il de toutes ces questions ? Il était déjà venu dans la chambre, avec les autres. Les persiennes étaient grande ouverte, tenant sur le parc, la réverbération végétale illuminant le parquet, et la table au milieu de la chambre. Elle était sortie de son lit, sa blanche chemise de nuit la recouvrant, elle s’installait à la table et mangeait gaiement. On lui apportait ce qu’elle aimait. De la laitue toute fraîche, des melons bien ronds à la chair tendre et juteuse qu’elle mordait avec un appétit de jeune fille. Elle insistait aussi régulièrement pour qu’on lui procure une brosse à dents, neuve, avec des poils souples, afin de ne pas faire saigner ses gencives. Elle se plaignait qu’ici, le personnel n’était pas attentif à ces détails. On lui demandait si elle allait se promener sous les hauts châtaigniers du grand parc. Elle ne répondait pas. On supposa qu’elle préférait rêver aux allées de petits graviers qui s’égaraient sous l’ombre des arbres et où parfois une souriante statue s’apprêtait à engager des conversations d’un autre temps. Elle n’ouvrait pas la télévision. Elle se calait dans son fauteuil, un lourd livre à la tranche épaisse sur les genoux, dont elle feuilletait nonchalamment les pages, et dont elle ne finirait probablement jamais l’histoire.

Aujourd’hui elle les voyait les personnages de sa vie, silencieux, prostrés à l’entrée de la pièce. Elle reconnaissait celle à qui elle avait donné le jour, et les autres dont celle-ci, avec eux, avait tissé des liens d’amitié et peut-être d’amour. Curieusement un ventilateur tournait dans la pièce. Elle riait de se sentir ainsi ventilée. Le plus petit des personnages et aussi le plus jeune, à présent, se tenait un peu à l’écart du groupe. Elle ne le perdait pas de vue. Elle avait pour lui une tendresse qui la mettait maintenant dans l’embarras.

Comment trouver les mots pour lui dire que c’était le cours normal des choses ? Qu’il ne s’en effraye pas, et que surtout elle ne l’oublierait jamais, qu’elle penserait à lui si lui aussi pensait à elle. D’ailleurs, dans le groupe, quelqu’un avec insistance l’invitait, lui, à se diriger vers le lit, c’était celle qui l’avait mis au monde.

Dans le silence, on entendait le cliquetis du ventilateur, et le souffle froid de ses ailes tournoyant comme celles d’une bestiole étrange d’outre-tombe, posé là sur la table. Lui, avança vers le lit, roidement, un peu comme un automate. Malgré la pénombre, tout avait la précision des grands moments. Il vit le visage, il vit les mains, il revint au visage. Le visage parlait. Il avait les paroles du souvenir. Celles d’une dame bonne, qui avait beaucoup travaillé, s’occupant, il y a longtemps des trains, et de faire baisser la barrière pour que le train passe à toute vitesse sans écraser personne, dans la campagne.

Combien de fois avait-il entendu cette histoire ? Il ne pouvait s’imaginer que la dame de cette histoire et celle d’aujourd’hui soit la même. Tranquillement allongée, elle disait « Viens, approche toi, je peux encore te raconter de nouvelles histoires ! ».

Dans la pièce, il y eut quelques sanglots et des gens qui se mouchaient. Pourtant ce n’était pas l’hiver. Des bruits de portes et des roulements de chariots parvenaient jusque là. C’est vrai que c’était l’heure de la collation. Il y aurait peut-être quelques croustillants biscuits avec du chocolat, espérait-il, penché sur le lit. Des minutes s’écoulèrent, bien qu’en pareille instant, la notion de temps soit compliquée.

Puis brusquement un rayon de soleil rentra par l’ouverture des persiennes, et se jeta sur le mur, juste au-dessus du lit. Ce fut une intrusion comme une moquerie, une insulte, un éclat qu’il aurait été préférable d’éviter. Le rayon par diffraction éclairait davantage que son rai qui striait le mur. Tout devint alors très clair.

Lui, au chevet du lit, regarda la figure, les cheveux blancs, la peau très lisse, luisante, les paupières fermées calmement. Le blanc des draps, la forme du corps dessous qui faisait comme une montagne. Les doigts croisés reposant sur la montagne. Il n’y avait pas de fleurs, plus de melon ni de laitue. Tout était vide cliniquement. Les gens dans la pièce paraissaient éblouis par cette scène, crue, telle une obscénité, qui leur faisait détourner la tête ou pour d’autres, au contraire, fixer le lit avec une fascination dont ils ne pouvaient se défaire.

En tendant ses petites jambes, dressé sur la pointe des pieds, il se haussa à la hauteur du visage, et embrassa vivement le front cireux et glacé.

Ce fut son premier contact avec la mort.

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