Néron n'est pas loin

par Périscope @, dimanche 06 mai 2018, 17:01 (il y a 17 jours)

Néron n’est pas loin


Dans le train elle essaya de dormir, l’ombre des arbres défilant l’en empêcha. Dans le compartiment personne d’autre qu’elle. C’était suffisant, elle ne savait s’il elle devait être dans ce train. Elle se revoyait avec lui, alors qu’ils se promenaient à la tombée du soir, sur un petit chantier de lotissements. Derrière un muret de parpaings, ils s’étaient allongés sur les palettes et avaient fait l’amour.

Quelqu’un entra dans le compartiment. Austère, raide, monumentale, il s’assit sur la banquettes d’en face. Encore une fois, celle qui voulait dormir ne put fermer l’œil. Comment faire pour surveiller une personne si étrange qui s’installe devant vous ? Elle aussi autrefois s’était-t-elle couchée sur des parpaings, dans un chantier, à la nuit tombante ? C’était une grosse femme aujourd’hui qu’elle était, une main bouffie posée sur sa valise qu’elle ne quittait pas. A son doigt un bijou voyant accentuait son air de matrone.

Elle se souvenait de lui. Ils s’étaient connus étant enfant. Ils s’étaient jurés de ne plus se séparer. Il était normal qu’elle le rejoigne aujourd’hui dans une ville italienne. Le train ne roulait pas assez vite. Mais en même temps elle redoutait de le retrouver dans une circonstance qu’elle avait si peu choisie.

La femme monumentale s’était assoupie. Sur son visage ramolli, on pourrait imaginer d’autres moments incertains. Sa bouche entr’ouverte susurrerait des paroles enfantines, recevrait la caresse d’un doigt affectueux, ce ventre bombé aurait été la taille svelte d’une fille qui danse devant des yeux concupiscents. Sa main relâchée sur sa cuisse avait libéré la valise. Dans une valise, il y a toute une vie. Elle fuyait sans doute, elle voyageait vers une destination nouvelle. Des photos, des vêtements, un livre, souvent c’est la dernière richesse contenue des valises, quand on erre à la recherche d’un oubli.

Celle qui ne pouvait dormir profitait du sommeil de sa voisine. Elle aurait aimé la secouer, la rudoyer, la malaxer pour la vidanger de son histoire, lui faire avouer ses hontes, ses faiblesses, cracher ses délires, la réduire à une bête écrasée.

Avec lui, elle avait connu tant de voyages. Les moins spectaculaires avaient été les plus profonds. Quand elle sera devant lui, elle savait qu’elle devra se faire violence. L’aimer encore plus fort pour qu’il ne pose pas de question, qu’il ne s’immisce pas dans les incertitudes de l’esprit, même s’il exprime en secret des mots absolus, démesurés, grandioses pour dire un amour.

Le wagon grinça, ralentit, et la grosse femme se réveilla en éructant des borborygmes désagréables. C’était la frontière. Le douanier glissa la porte et demanda leurs papiers aux deux passagères. Sur la grosse, il ne s’attarda pas, tandis que pour l’autre, il garda le passeport, sortit du compartiment et rejoignit son collègue avec lequel il discuta un long moment dans le couloir, sans perdre de vue la jeune passagère. Puis il revint et dit brutalement en rendant le passeport « Vous descendrez à Roma Termini ». On ne savait s’il s’agissait d’une question ou d’un ordre. Pour elle c’était un ordre, auquel elle devait se soumettre. Elle comprit aussi qu’elle ne passerait plus incognito pour la suite du voyage qui lui restait à faire. Les collines qui jalonnaient la voie de chemin de fer la distraient un instant. Les villages rustiques lui semblèrent d’une époque révolue. L’autre passagère sifflota en tapotant régulièrement sa valise. Elle n’avait pas intrigué le douanier, et même une connivence que seule la routine permet avait pu être décelée entre eux. Elle avait revêtu son manteau sur le col duquel était agrafé un insigne qui était des plus officiels. Mais à l’approche du premier bourg le train s’arrêta. La passagère empoigna sa valise et descendit. Sur le quai un jeune homme l’attendait. Elle se dirigea vers lui et l’embrassa fougueusement à pleine bouche. Ils se prirent par la taille et disparurent à l’intérieur de la gare.

Elle était enfin seule dans le compartiment. Elle savait que lui aussi l’attendrait à la gare de Roma Termini. Elle devra l’embrasser pour que rien ne paraisse. Elle aura envie que ce baiser ne s’arrête jamais pour stopper le temps, même si elle se sera observée, car elle ne sera plus une inconnue ici dans la ville.

Quand le train atteignit la banlieue, elle ne pouvait rester en place. Elle alla se rafraîchir, retoucher son maquillage, arranger ses cheveux, une boule dans le ventre la tenaillait. Le train enfin s’arrêta. La foule était dense sur les quais. S’ils ne se trouvaient pas, il était convenu qu’ils se rejoindraient à la brasserie principale de la gare. Elle le vit en effet assis sur une banquette dans le fond de la salle. Il se leva. Elle lui dit de s’asseoir. Il voulu prendre sa main, elle esquiva celle-ci. Il chercha son regard, il n’y parvint pas. Il lui demanda ce qu’elle voulait boire, elle ne répondit rien. Elle annonça qu’elle repartirait par le prochain train de nuit. Il ne comprit pas d’abord, puis le désespoir s’empara de lui. « Je ne peux t’en dire davantage. C’est fini. » conclua-t'elle à mi-mot, les yeux embués de larmes. Elle le somma de partir, elle l’accompagna jusqu’à l’entrée de la brasserie, regardant longuement sa silhouette s’évanouir dans la foule.

Lorsqu’elle retourna à la table, au fond de la salle, quelqu’un d’autre s’y était installé. Elle pris place en face de lui. « Caché près de ces lieux, je vous verrai Madame » récita-t-il un peu sentencieux. « J’étais à la table voisine, je vous ai entendu. Parfait, il sera épargné, il s’enfuira. A présent, vous êtes à moi ». Elle ne voulait pas écouter, elle bu le verre de whisky italien qu’il lui commanda. Après, il la conduisit jusqu’à sa voiture, une Ferrari rouge, ils empruntèrent de longs chemins à travers la campagne romaine. Lorsqu’ils passèrent devant le couvent de San Benedetto, ils entendirent sonner son pittoresque campanile. Puis la Ferrari termina sa course devant le perron d’une somptueuse demeure. « Voilà, ici, tu seras chez toi » dit l’homme en poussant la fille devant lui. Mais elle n’entendit dans sa tête que le tintement lancinant de la petite cloche du couvent.

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