L'O et moi

par Casimir, mercredi 23 mai 2018, 18:29 (il y a 210 jours)

Une histoire a bien des membres, pour que le lecteur puisse mesurer ses extrémités. L’O passe par la porte. C’est un homme de taille importante. Souvent, l’O est éveillé lorsque je dors, et dors lorsque je suis éveillé. Dans ces cas là, il s’assoit sur mon fauteuil lorsque je dors dans mon lit et inversement. Éveillés, nous aimons regarder nos mains, puis celui qui dort. Nous dormons dans un lit qui n’est pas autre chose qu’une baignoire remplie d’eau tiède. Il arrive aussi que l’O tente de me noyer, mais il me dit que c’est simplement par jeu. Il pourrait parfaitement prendre ma place, tout comme je pourrais prendre la sienne. Je peux parfaitement passer par la porte. Et puis comme nous buvons tous les deux beaucoup, quand il tente de me noyer il fait trébucher toutes les bouteilles et je le vois venir. Ce que j’ai appris est que lorsqu’on s’attend à une histoire, on examine ses membres. Peut-être d’abord les chevilles, puis les jambes, puis le sexe, puis le ventre etc. jusqu’au prix Nobel, qui est une tradition familiale. Comme le besoin de parler, autrement dit de faire des phrases, ou de reposer dans un bain tiède. Personne ne sait lire dans ma famille, moi non plus. Cela ne nous a pas empêché d’obtenir le prix Nobel plusieurs fois, comme d’être primés lors de grand festivals. Je ne sais ni lire ni écrire. Je sais m’arrêter et me maudire lorsque je sens que je vais faire une phrase. Il m’arrive de me coucher et de regarder par la fenêtre, alors que je devrais regarder par la porte. Il m’arrive de geindre lorsque que quelque chose me manque, ce qui me fait souffrir des membres. Ou c’est l’humidité du bain, qui pourrait me donner des rhumatismes. Ou les coups de pieds des membres de l’histoire. Peut-être que l’histoire est une troisième personne. Dans ce cas précis elle dormirait attachée au plafond comme une araignée. Lorsque je sors de chez moi, d’abord je sors de mon bain. Il m’arrive de m’habiller ou de sortir nu, comme il m’arrive de dormir habillé dans mon bain. L’O est toujours habillé de mes vêtements, qu’ils soient humides ou secs. Il gagne pourtant bien mieux sa vie que moi et en riant il me dit que c’est pour qu’on le prenne pour moi lorsqu’il m’aura noyé. Si il gagne si bien sa vie c’est que je lui donne l’argent que j’ai gagné au prix Nobel et aux festivals. Il dit qu’il le garde pour moi, mais il fait souvent la bringue lorsqu’il passe par la porte. La porte est une extrémité de l’histoire, tout comme tout ce qu’il y a derrière la porte. Quand il rentre de bringue, l’O amène parfois des femmes. Il me montre du doigt aux femmes, en leur disant que j’ai gagné le prix Nobel. Elles rient souvent car je suis gros, timide et laid, et lui est plutôt beau garçon. Après avoir fait l’amour, avec son extrémité de l’histoire dans l’extrémité de l’histoire de la femme, il les noie dans le bain alors même que j’y suis, et il dit que je suis plein de noirceur. Puis nous buvons ensemble et il pleure. Alors je me mets à dormir, il me regarde, regarde ses mains, et puis tente de me noyer moi aussi. Je me suis habitué à ce quotidien, mais pas à la douleur de mes membres qui me tirent lorsque que quelque chose me manque, je crois. Les journalistes m’appellent souvent pour parler de mon prix Nobel ou de mes prix aux festivals. Lorsque je suis au téléphone ou que je réponds aux mails, l’O dans mes habits, assis sur le fauteuil, me regarde en rongeant ses ongles d’un air envieux, avant de poser ses mains sous ses cuisses et de se balancer sur le fauteuil. Puis il s’endort, parce que c’est son tour, ou il passe la porte en disant qu’il va boire un café, ou ment effrontément en disant qu’il va au travail, car ce n’est pas une extrémité de l’histoire. Parfois, il revient les bras chargés de courses en me disant que c’est pour nous deux. Ce sont surtout des bouteilles d’alcool, et des chips, qu’on mange en les trempant d’abord dans le bain. Il est parfois revenu avec des chiens et des chats, qu’il a du forcément voler, et qu’il noie méthodiquement, cette fois non pas dans le bain, mais dans le lavabo. Quant à moi, je ne reviens jamais chez moi, je ne passe jamais la porte, avec quelque chose. Mes membres me tirent trop pour porter quelque chose de lourd, quelque chose qui soit plus lourd que les extrémités. Quand c’est mon tour d’être assis sur le fauteuil, de me regarder les mains puis de regarder l’O dormir dans le bain d’eau tiède, je déploie bien les membres, ils paraissent alors tout mous, comme en caoutchouc. Mais mes mains restent solides et avec elles je bois et parfois je les entends geindre et je geins avec elles, par communication. Affalé, je regarde alors le plafond, où doit se trouver l’histoire. Si elle n’est pas étendue sur tout le plafond, c’est qu’elle doit être dans un des coins entre le plafond et le mur comme une araignée. Et puis je regarde l’O dormir dans le bain d’eau tiède et je trouve curieux que, contrairement à ses habitudes, il n’a toujours pas tenté de la noyer. Peut-être qu’il ne s’aperçoit même pas qu’elle pourrait être là. Ou qu’après tout elle n’est pas du tout là. Après tout, l’O, qu’il passe la porte ou non, a toujours été un fin observateur, en particulier des poids dans les rivières ou dans les fleuves. Affectueusement, je pensais n’avoir jamais connu homme ayant un tel amour de la vue que peuvent procurer les ponts. Pris par l’alcool, j’étais si attendris que je sanglotais même, à la vue de mon ami, qui se souciait tant de moi, dormant habillé dans une baignoire d’eau tiède. Puis je m’endormis à mon tour, presque paisiblement, malgré la douleur de mes extrémités.

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