l'endroit où on ne se quitte pas (suite)

par seyne, mercredi 07 novembre 2018, 22:03 (il y a 11 jours) En réponse à seyne

Le printemps puis l'été ont passé. Je suis retourné en Angleterre, j’ai visité des jardins, des musées et des manoirs. J’ai visité cette maison victorienne à Londres où tous les objets du passé ont été amoureusement rassemblés, des combles où vivaient les domestiques jusqu’à la cave. Où des fruits frais, un désordre volontaire, des odeurs, donnent l'illusion d'un lieu dont les occupants seraient sortis faire un tour.

Pendant mon séjour à Londres, j’ai fait la sieste un après-midi et j’ai rêvé : je marchais dans une allée qui borde la rivière Serpentine (qui n'est pas une rivière, mais un lac) ; la nuit tombait. Un pont en arc de cercle surplombait la rivière, et il y avait sur ce pont une fillette aux cheveux très courts, presque ras. Elle montait sur le parapet et semblait basculer dans le vide…je criais mais soudain, comme si une rafale de vent silencieux l'avait soulevée, elle était tout en haut, et disparaissait derrière le feuillage d’un arbre, avec sa robe longue qui se tordait autour d’elle. Je réalisais alors que c’était moi qui étais tombé. L’eau de la Serpentine avait envahi le gravier de l’allée et j’étais trempé, à genoux, les mains enfoncées jusqu’aux poignets dans l’eau transparente. Un garçon surgissait de la haie et éclatait d’un rire cruel devant mon air égaré.
Il me fallait m’éloigner de lui, je me relevais et je courais sur les pelouses jusqu’à l’abri d’un buisson où je me suis glissé, enfoncé. J’étais enfin au repos, sur un sol élastique tapissé de fougères. Je regardais le soir bleuté. Le rêve semblait durer très longtemps, deux cygnes s'avançaient dans l'obscurité suivis de la fillette (ou était-ce un garçon ?). Il y avait ensuite des rebondissements dont je n’ai retrouvé que de vagues images au réveil. La fille du rêve avait un peu le visage de la jeune femme et d'un seul coup, elle m'a manqué.

Le temps a passé, encore, et je n'y pensais plus, jusqu'au soir où je suis allé chercher une bouteille de vin pour des amis qui venaient dîner. J'ai failli la heurter en sortant de l'immeuble. Bizarrement, elle m’a souri. Elle a une canine un peu avancée qui donne à son sourire un charme irrégulier. Elle tenait en laisse un petit chien, très différent de celui du rêve. Elle s'est adressée à moi en anglais, m'a dit qu'elle me connaissait parce que j'avais donné des leçons à son amie deux ans plus tôt. Elle avait un accent plutôt slave, roulant les r. Je n'avais aucun souvenir de son amie.

Depuis, j'ai repris mes petites séances derrière la fenêtre, j'y prends plaisir à nouveau. Je la salue quand elle passe. L'atmosphère de l'automne se prête à ces observations, les passants ne sont jamais aussi particuliers, personnels, que lorsque fléchit la lumière, lorsque les feuilles collées sur le bitume des trottoirs diffusent leur odeur âpre, imaginaire, à travers la vitre froide.

Et puis un jour je l'ai invitée à monter, pour boire un café ou un thé. Nous nous étions à nouveau croisés au pied de l’immeuble, il faisait froid, elle portait son chien sous le bras. Elle n'a pas hésité à accepter, et quand elle est entrée dans la pièce de séjour elle est allée s’asseoir dans le fauteuil, derrière la fenêtre. Il faisait déjà nuit noire, il aurait fallu éteindre pour voir les passants pressés dans la rue. Elle m'a parlé de sa vie, j'ai parlé de la mienne, comme on fait les présentations. Son chien ne restait pas en place, allait flairer partout.
Son récit était particulier, parce qu'on avait le sentiment qu'il n'était pas exact, bien que tout soit parfaitement vraisemblable. L'idée étrange m'a traversé l'esprit que tout récit aurait semblé faux, qu'elle n'avait pas d'histoire, ou bien si éloignée de ce que je pouvais comprendre qu'il valait mieux la taire. Je lui ai montré les médicaments au prix extravagant, sur la table, les vignettes derrière. Ma femme souriait dans son cadre, de l'air poli qu'elle avait étant vivante.
Elle m'a dit qu'il y a beaucoup de façons de se soigner, son sourire a réapparu, cette canine enfantine. Elle ne se parfume pas, enfin je ne crois pas.

L'hiver s'est étiré, elle venait quelquefois, la conversation était intéressante, souvent assez nébuleuse. Quelque chose de nébuleux émanait d'elle, comme une essence particulière. Son absence de beauté, ses allures un peu garçonnières, ses oreilles comme encadrées par les cheveux, son accent et ce chien ridicule. Je la regardais s'asseoir, il me semble que j'avais intégré chacun de ses gestes, la façon de tenir un livre que je lui montrais, une tristesse latente, à cause de cette apparente absence d'émotions, cette neutralité du visage, le pli circulaire qui faisait le tour de son cou solide.
Elle a été la première à qui j'ai parlé du déclenchement de ma maladie...juste parce qu'elle était là ce soir-là, et que je m'étais laissé un répit avant d’appeler ma famille, mes amis.

La nuit qui a suivi l’annonce par mon médecin, j’ai rêvé que j’étais enfermé dans des égouts. L'eau m'arrivait à la taille et je marchais lourdement, péniblement, j'avais peur des rats que j'entendais sans les voir. A moment donné, j'obliquais dans une canalisation latérale et le sol manquait brusquement sous mes pieds. Je glissais dans une sorte de toboggan visqueux et sombre, et traversant violemment une porte qui s’ouvrait à la volée, j'atterrissais dans une salle, une sorte de vieux labo aux carreaux de faïence un peu jaunis, aux nombreux robinets, ployés tels le col d’oiseaux prisonniers. Derrière de grandes baies vitrées se pressait une végétation étonnante, vert sombre, dont certains rameaux parvenaient à pénétrer à travers des carreaux cassés. Je sentais que tout commençait à aller mieux, sans raison, que j’étais en sécurité. Dans le rêve je m’endormais sur le sol, épuisé.

(à suivre)

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