l'endroit où on ne se quitte pas (fin)

par seyne, jeudi 08 novembre 2018, 20:20 (il y a 10 jours) En réponse à seyne

Le corps est étrange, on ne sait jamais ce qu’il trame. Alors que la maladie refluait, une autre est venue. Une maladie qui ne fait pas mal, mais qui donne de drôles d’impressions. « Troubles du rythme » m’a dit le médecin. Le cœur n’obéit plus tout à fait à cette horloge qui tictaque en nous depuis nos premières semaines. Il s’absente…on s’évanouit. On revient. C’est une maladie poétique, mais qui fait peur un peu, parce qu’on sait qu’on peut mourir d’une seconde à l’autre sans s’en apercevoir. On m’a soigné, on m’a mis un pacemaker…un faiseur de rythme.
Mais d’autres soucis sont venus au niveau de ce cœur, et mon cardiologue n’avait plus l’air si assuré

Une nuit j’ai rêvé de Peter Pan. J’étais avec lui voguant dans les nuages au-dessus du monde, bras ouverts. Curieusement j’avais mon âge de maintenant. Je dis curieusement parce qu’en général dans mes rêves j’ai un âge indéfini, un âge où tout est possible. Mais là, il semblait que la perception de la vieillesse avait vraiment pénétré ma conscience nocturne de rêveur. Donc je flottais, blanc oiseau un peu décati, et la brume des nuages pénétrait mon nez, ma poitrine, et parfois je m’endormais et tombais, comme dans le livre, et toujours Peter plongeait pour me rattraper dans ma chute libre.
Finalement on arrivait au lieu qu’on cherchait, dont je ne sais absolument plus rien maintenant que je suis réveillé, sinon que c’était une sorte de grand terrain vague, de terre et de cailloux, et que la disposition apparemment hasardeuse des cailloux avait une signification, qu’on pouvait lire, encore et encore, des kilomètres de lignes, de tas de cailloux.



C’est le lundi suivant qu’elle est revenue. Elle a sonné en bas, j’ai ouvert, elle est montée.
J’étais derrière la porte, et quand je l'ai fait entrer, elle a rempli l’espace de la pièce de sa
présence, surprenante et attendue.
Elle avait changé de coiffure, elle ressemblait plus aux jeunes femmes d’aujourd’hui, d’ici, comme si elle avait pu laisser certaines choses derrière elle. Elle paraissait toujours un peu triste, avec toujours ce sourire de renard, ce long corps qui ne cherche pas à vous faire de l’effet, qui ne sert qu’à vivre dirait-on. « Eh bien, je vois que tu as pu m’attendre encore un peu, j’en suis bien heureuse », m’a-t-elle dit en entrant, en s’asseyant.

Je suis allé lui chercher un café, me suis assis en face d'elle, elle regardait par la fenêtre, penchée en avant, appuyée sur ses genoux. "Quel monde paisible défile sous tes fenêtres, on resterait des heures à voir ça. Moi je reviens d'un endroit qui ressemble un peu à l'enfer. Pour retrouver ma mère, pour rester avec elle, pour l'enterrer, il a fallu que je brave des gens très mauvais..."
Je me taisais, parce que je savais qu'elle allait maintenant me raconter l'histoire vraie.
La lumière baissait dans la pièce, il n’était pas possible d’aller allumer les lumières. Tandis qu’elle parlait, je voyais son profil qui se détachait devant la vitre, le spectacle de la rue, et notre reflet, peu à peu, disparaissait.

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