Quand l'amour se déguise

par Périscope @, vendredi 21 décembre 2018, 16:12 (il y a 31 jours)

Quand l’amour se déguise


D’abord on les emprisonne pour les maintenir en position. Pour cela on n’emprunte jamais les mêmes couloirs pour des raisons de sécurité. De là où ils sont ils ont une vue plongeante sur le hall où sont rassemblés leurs congénères, ce qui a pour effet souvent de les exciter. On les asperge alors d’eau avec un brumisateur pour les calmer.

Roger Lefranc veille toujours au bon entretien de ses couteaux. Un jour, l’un de ses collègues négligent et maladroit avait dû s’y reprendre plusieurs fois parce que ses couteaux étaient mal aiguisés. Il faut d’abord commencer par sectionner l’artère carotide. Cette opération est généralement suivie de spasmes très violents. Roger Lefranc doit s’écarter pour ne pas recevoir de choc avant que n’intervienne une tétanie générale. Une cuve a été disposée pour la récupération du sang. A ce stade on suppose que la perte de conscience est manifeste.

Ensuite on peut procéder au découpage des membres en toute tranquillité. Retirer le cœur, le foie, les poumons, ne pose aucun problème à Roger Lefranc. Il utilise un couteau spécial avec lame amovible et inoxydable pour chaque opération afin d’être plus efficace et rapide. Le trocart est un couteau muni d’une canule qu’on plonge dans l’aorte permettant au sang de se déverser directement dans un récipient. Le trocart est aussi utilisé par les chirurgiens.

Après il ne faut pas omettre de ligaturer l’anus, sinon le contenu du système digestif se vide par ce trou. Scie et hache serviront seulement à sectionner des parties plus importantes. L’arrachage de la peau nécessite avant de sortir le ventre du squelette, sinon les viscères et les intestins risquent de venir au moment où on s’y attend pas. Il faut avouer qu’au début Roger Lefranc eut des surprises désagréables, comme de se faire inonder par une avalanche de boyaux qui lui explosait à la figure. Cette matière doit être vite détruite car les micro-organismes qu’elle contient est dangereuse. Par contre, les poumons, le cœur, la rate, la langue, les reins, le foie, sont considérées comme les parties nobles de l’individu.

Vers la fin de matinée, intervient la pause-café. Roger Lefranc y retrouve ses collègues, mais il bavarde peu, car il est plutôt d’un tempérament taiseux. Il en profite pour pisser et se soulager car à voir et à renifler toute cette viande lui remue les viscères. Mais pour rien au monde il aimerait changer de poste, il y a ses habitudes, et son savoir-faire maintenant y est apprécié. Il faut dire que des progrès considérables dans ce domaine ont été apportés. On n’est plus à patauger dans l’affreux cloaque qui caractérisait la profession il y a encore seulement quelques années.

Roger Lefranc après sa pause d’une demi-heure est heureux de rejoindre le plafond de crochets où sont suspendues les carcasses sanguinolentes dans la lumière crue des néons. Roger Lefranc est tout de blanc vêtu, blouse, tablier, calot, charlotte, gants de plastique ou en cotte de maille, bottes en PVC, lunette de protection en polycarbonate, l’habillement est adapté au programme du jour.

Quand il rentre le soir dans son lotissement, rue des Trois Fontaines, Roger Lefranc est méconnaissable au volant de sa Fiat Panda rouge amore. Madame Betty Lefranc le retrouve et dans leur salon avec canapé d’angle convertible en simili cuir teinte chocolat, ils boivent un apéritif doux devant leur téléviseur à écran incurvé. Betty parle de la réduction des effectifs du personnel à La Poste qui rend le travail plus pénible. Après le dîner ils regardent un western ou une comédie sentimentale. Parfois si l’histoire est sans rebondissement ils vont se coucher plus tôt, ce qui ne signifie pas que le sommeil va suivre.

Madame et monsieur Lefranc ne sont pas des lecteurs au lit. Roger Lefranc saisit Betty Lefranc par le cou et commence à palper les diverses parties de son corps. Sous ses doigts experts il ressent chaque muscle et les boyaux tubulaires de son abdomen, qu’il ne confond pas avec les viscères ou les tripes. Quant au rectum, il n’opèrera aucune ligature, car il veut que Betty, par là respire librement. Langue et cœur, ne lui seront pas retirés, car l’homme peut toujours en bénéficier. La peau et les poils de Betty non plus ne lui seront pas arrachés, même si parfois dans son inconscient professionnel, Roger Lefranc rêve d’atteindre l’os pour le scier et favoriser une consommation plus comestible de la matière première. Quant au sang et aux autres humeurs ou secrétions de l’être vivant, il est fort embarrassé, il ne peut de sa Betty en recueillir les écoulements comme il faudrait dans un récipient adéquat. Alors, il évite de la faire pleurer, saigner, ou chier. Il baisse doucement le variateur de lumière de la lampe de chevet et la lueur faible irise la tapisserie de la chambre au motif champêtre. Les yeux de Roger Lefranc peuvent ainsi se promener longuement dans les scènes rustiques où les vaches broutent, où les bœufs tirent leur attelage, scènes multipliées à l’identique sur le papier peint des quatre murs de la chambre. Splendides bovins paisibles et intemporels. Roger Lefranc, un soir, tellement enivré par son voyage exploratoire, avait appelé sa douce Betty Lefranc blottie contre lui, du charmant nom de « blonde d’Aquitaine », Betty pourtant avec son regard d’obsidienne et ses cheveux plume de corbeau.

Mais dans son somme, avait-elle entendu la louange amoureuse ?

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