L'O et moi

par Casimir, lundi 11 février 2019, 17:32 (il y a 74 jours) En réponse à Casimir

Si seulement mes yeux pouvaient s’illuminer un peu. Si mon geste était assez ample, ma conscience assez éclairé, si ma grimace ne faisait pas fuir l’ensemble de mon visage hors de son socle. Je saurais peut-être si je donne autant que je prends à toutes les formes de mon rêve. Si il pouvait me faire un peu confiance, je décrocherai une de mes mains pour lui donner, et je le ferai de bon cœur, sans calcul. Si je pouvais finalement m’expliquer sans que le plafond me tombe dessus, que les murs se referment, que je dégringole de l’escalier et que l’ensemble des fantômes de tous les couloirs de mon rêve applaudissent, alors peut-être que je saurai ce que je prends sans donner en retour. Je saurai être capable de rendre ce que je dois et de partager ce que j’ai. Si seulement je pouvais surprendre le regard de cette personne que je suis, que je ne vois que de dos, au pas toujours aussi constant que le mien, mais au dos un peu plus voûté que le mien, aux cheveux un peu plus gris, à l’allure un peu plus inquiète. Lorsque je veux lui crier quelque chose l’ensemble de mes mots coulent de ma bouche à mon menton, comme un filet de salive, et je m’essuie avec la manche de ma chemise. Je le suis rentrer chez lui, prendre le courrier, embrasser sa femme et ses enfants, s’asseoir dîner et je suis toujours à la même distance, dos à lui. Alors je sors de son appartement en refermant doucement la porte et je rentre chez moi avec la sensation d’être suivi et terrifié de me retourner. Je rentre sans avoir compris quelque chose de plus, plus mystérieux encore à moi-même, encore moins intime avec moi-même, plus troublé encore de ce que je dois et de ce que j’ai pris. Je rentre et la place des choses est devenue si incertaine, leur bruit si étouffé que je doute même de leur existence, ou si je ne suis pas comme mort pour eux. Je dois faire une grimace si forte qu’elle tombe au sol comme un masque moulé à la forme de mon visage, comme la forme plastique d’un rêve. Je ne sais pas à qui je le dois, quelle somme je lui dois, à quelle date je dois lui rendre et combien encore de trajets m’attendent avant de rejoindre l’extrémité de l’histoire. Si seulement j’étais un peu plus conscient des distances, des objets qui me font sans cesse trébucher ou hésiter, des limites de mes grimaces, je serai le premier à m’excuser et à rendre ce que je dois. Je décrocherai une de mes mains pour prouver ma bonne foi, pour m’asseoir à sa table et compter avec lui les sommes que je lui dois, au centime près. Je serai prêt à payer ce que je lui ai pris de sa propre monnaie, si seulement je savais.

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