Dimanche au jardinet des roses

par Périscope @, mercredi 12 juin 2019, 18:53 (il y a 33 jours)

Dimanche au jardinet des roses

Tellement de gravillons chantant sous nos semelles.
Des arceaux pleins, chargés de roses ouvraient l’allée.
Les pivoines bulbaires généreuses remplissaient le parterre. Ah ! leur cœur épais, leurs lèvres écloses !
Des œillets dentelés de bonheur agitaient leur tête quand les humains passant les frôlaient de leur attention.
Même les dahlias laissaient place aux pensées et aux narcisses pour qu’ils débordent des plates-bandes.
Que dire aussi du mimosa ? Ses feuilles sensibles qui se refermaient rien qu’à les regarder. Et le liseron commun, ici, il se tortillait d’aise au treillis de la tonnelle.
Dans le milieu de la pelouse une balançoire.
Dans des carrés bordés d’azulejos des semis de fraisiers.
Dans les corbeilles des gerbes de clématites, leur gorge odorante, leur collerette rouge velours.
Dans des vasques en grès une foultitude de pâquerettes, piquées de soucis, sous l’ombrage des spacieux soleils.
Dans le potager un peu de valériane et des plants méticuleux de verveine.
Parfois un chaton en stuc, quelques nains malicieux, et une biche rognée de moisissure, immobile, sourde à nos appels.
Couleurs. Parfums. La fragilité des berceaux éphémères.
Pipi je voulais ! Mais aucun endroit. Papa marchait, boitillant à cause de son fémur. C’était beau, là où maman nous emmenait.
Une véranda jouxtait la maisonnette. Toc toc au carreau faisait maman. J’avais le cœur battant. Toc toc et pipi en moi se confondirent.
Personne d’abord ne nous répondit. Une floraison de silence s’abattit, agaçant papa. Un nain me tirait la langue. Un chat gardait sa patte levée. Cette beauté fraîche partout sans utilité. Dans un coin, entre deux rosiers, je lâchai un pipi.
Dans le paradis friable.
Sous la véranda, une table de bois. La toile cirée qui la recouvrait était usée. Les meubles modestes avaient été repeints de blanc. Tout était bien rangé. Un ruban de plastique suspendu au plafond tirebouchonnait. Un régiment de mouches s’y était collé.
Maman devint nerveuse. Le doute s’installa.
Le rideau de perles qui séparait la maison du jardin était fabuleux. Il bougeait. Comme si on venait de passer. Il bougeait encore d’une présence. Ca c’était le secret de maman, je pensai. De l’invisible qui déplaçait les choses. Et maman occupait son temps à remettre en place les choses. Elle criait, rouspétait. Dans notre appartement de la ville, le désordre la mettait hors d’elle. Aujourd’hui dimanche, au jardinet des roses. Elle commencerait à soigner son passé.
Il était immanquable qu’entre les perles du rideau, dans la pénombre, se devineraient les habitants de la maison. Leur respiration. Leur lenteur. L’attente.
Peut-être une crainte.
Nous aurions dû prévoir une chanson. Un petit air d’autrefois qui rassure les enfants quand la nuit tombe.
« Il y a quelqu’un ? » fit papa. Il avait pris sa voix la plus douce. Jamais je l’avais entendu ainsi. Aujourd’hui dimanche. Sa voix du dimanche au-milieu des fleurs et des biches et des nains et des chatons la patte en l’air.

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