Portrait de Lise

par 411, samedi 20 juillet 2019, 14:48 (il y a 34 jours)

Bonjour à vous.

Voici un petit extrait du roman que je suis en train d'écrire, et qui s'appelle "IDA". Une histoire d'amour qui commence en psychiatrie. J'en suis à une soixantaine de pages. Ici c'est Lise, un personnage créé à partir d'une femme que j'ai rencontré il y a des années.

......

«Je... Hum... Vous comprenez... Je ne sais pas si réellement... Pas, non, et ces gamins, ces maudits gamins... Je sais pas, moi, j’peux pas les tuer non plus... Faut que je dorme, moi, je n’arrive plus à dormir, je marche, je ne fais que marcher... Hum... N’est-ce pas? J’peux pas les tuer, non, mais bon dieu qu’ils me rendent folle ! Moui... Enfin... Il faut que je rende les livres, pas vraiment, non, dormir, je veux juste dormir... Vous comprenez?"

Elle s’assoit, elle se lève, s’assoit, se lève, tourne en rond. Le feu touche ses chevilles.
«Je sais plus... Ah... Je sais plus de quel côté aller je ne suis pas mauvaise, au fond, mais ça me fait mal... je ne suis pas leur mère, je suis leur sœur... Pourquoi je devrais être mère... ah... «maman», quelle horreur... mes enfants sont mes frères... Moui... je veux dormir, il faut que je dorme ou je vais mourir... mes yeux ne se ferment plus... la mort, oui, la fin... des temps, oui, la fin des temps ah ça tape dans mes tempes ah quelle horreur les enfants... enfin... Oui... vous comprenez?»

Lise est bipolaire. Mais attention, pas de ces bipolaires du dimanche, qui changent dix fois d’humeur dans la même journée, non, chez elle une humeur ça dure six mois: elle peut ne pas parler durant six mois, puis, les six mois d’après, déblatérer déblatérer sans que l’on puisse la stopper. Et toujours elle garde cet air sévère, cet air de femme instruite, mais soumise aux soubresauts de son cerveau en surchauffe. Elle porte des lunettes en écaille, ses cheveux sont coupés court, gris, elle doit avoir dans les 55 ans. Elle est maigre comme un clou.

Nous sommes dans la salle fumeur. Lise est debout, elle s’agite, elle fait les cent pas. Je discute avec Abdel. Il y a aussi Patrick, qui ne parle jamais, absolument jamais. Pierrot, l’adepte des complots, sur qui je reviendrai. Et Virginie, 95F.

Vous savez, à force de fréquenter les hôpitaux psychiatriques, on finit par reconsidérer l’idée de normalité. Je trouve toujours étonnant ce désir qu’ont certaines personnes, dans la vie comme dans les médias, de se démarquer des autres. En HP, les gens se démarquent sans qu’on leur demande, sans le faire exprès. Ils détonnent. Pas besoin d’un tee-shirt personnalisé, d’un style atypique, tout est dans le regard. Les fous ne vous regardent pas dans les yeux, ils regardent vos yeux. D’où un flottement, une inquiétante étrangeté, un malaise.
Et Lise a ce regard.
Je sais qu’auparavant elle était bibliothécaire, spécialisée dans la littérature du XIXème siècle. Je sais qu’elle a deux fille et un fils, une famille, qu’elle avait un mari. Et pourtant personne ne vient la voir. Il y en a certains, comme ça, que personne ne vient voir. Ce sont les neuneus abandonnés, les livrés à leur dérive, les meubles.

«Où sont mes clés de placard... ah, des vols, il y’en a ça... beaucoup... ça me cause de la peine... mes enfants - non, mes frères, car ils sont mes frères - et sœurs bien entendu - j’entends par là que vous n’aurez aucune peine à comprendre - mes enfants ne viennent pas, mon mari est parti quatorze ans... dis, tu comprends?»

Elle s’est figée, le dos légèrement voûté, la main gauche interrogative, l’air d’une sévérité absolue. D’ailleurs, c’est la partie gauche de son visage qui est sévère, la droite étant d’une tristesse infinie, comme si même son visage devenait paradoxale, comme si ses rides étaient une lutte, un affrontement perpétuel. Elle me regarde dans les yeux. Non, elle regarde mes yeux. Cela me perturbe?

.....

Je comprends. Je vois.
Tu vois? Quoi?
Je vois que tu souffres. Et je t’aime bien.
Sourcils froncés elle me fixe toujours.
Je ne sais pas quoi dire d’autre.
C'est mieux comme ça.

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