HISTOIRE DE PLUIE

par PLUMKELM @, mercredi 28 août 2019, 12:55 (il y a 106 jours)

Un pas. Deux pas. Trois pas. Tant de pas… Et encore des pas…. Un de plus, et deux, puis trois, et quatre…
Une pensée, une seule pensée, une unique pensée.

Comme le chemin linéaire sur lequel il marche se forme dans sa tête une suite de mots « Je peux, je le sens… Je peux, je le sens… Je peux, je le sens… »

Un pas. Deux pas. Trois pas ; tant de pas…. Un, deux trois, quatre…
« Je sens, je le peux…. Je sens, je le peux…. Je sens, je le peux… »
La force bouillonne au fond de son ventre. Amère d’être encore inconnue, elle lui vrille les tripes. Sans vaciller, l’homme multiplie les pas et ressasse cette lubie qui lui encombre le cerveau. Une pensée, une seule pensée, une unique pensée.
Concentré sur cette boule qui manque de lui crever l’abdomen, il ferme les yeux.
Il la sent mieux désormais… encore un pas, et encore un pas…
Soudain, un frissonnement le parcoure, remonte lentement, perfide le long de sa poitrine, lui brûle la trachée. Il vomit les mots « Il pleut ». Et alors, du ciel, tombent des gouttes. Il le savait, il pouvait, il le pouvait, il savait. Ces gouttes étaient son choix, son vœu, sa décision. La boule nichée dans son ventre a explosé en même temps que les mots ont jailli hors de ses lèvres. Il savait qu’il le pouvait.

Il avait toujours senti cette différence : insidieusement cette boule au creux de son ventre l’avait chatouillé, mordillé, blessé. De plus en plus ouverte, elle lui avait montré la voie : son chemin se séparait de celui des autres. Lui pouvait et l’avait toujours su.

Maintenant qu’il avait compris, il pouvait enfin le clamer : il imaginait déjà le regard fasciné de sa femme. Celle qui l’aimait plus que tout allait aimer encore plus l’homme unique qu’il était.

Arrivé chez lui, la femme resplendissante ne lui laissa pas le temps d’annoncer son secret. L’arrivée d’un bébé prochain lui brûlait la langue. L’homme partagea sa joie et voulut lui montrer quel père extraordinaire allait avoir cet enfant.

« Il pleut ». Rien.
« Il pleut ». Encore rien.
« Il pleut ». Toujours rien.

Effroi. Ses yeux vides glacèrent le sang de sa femme qui ne sut comment rattraper cette pseudo-victime d’un atterrissage forcé qui semblait fatal à l’homme de sa vie. La chute a duré de longues minutes et la question est restée suspendue.
Pourquoi ? Je pouvais, je le sais.

La chute continua de longues heures, puis de longues journées, puis une semaine et deux… En même temps que sa confiance et la boule dans son ventre s’étaient dissipés ses envies, sa faim, ses muscles. Décharné de corps et d’esprit, il errait poursuivant sa question, à l’affût d’une réponse toujours perdue dans les airs.

Vidé, transparent. Plus de boule dans son ventre.
Choc. Enfin ! Elle, la boule qui grossit un peu plus chaque semaine… La réponse s’est posée sur cette rondeur. Et si c’était le nouveau visiteur qui maintenant pouvait. Il ne le savait pas encore. Et l’homme espéra.

L’attente. De longues journées, puis des semaines, et des mois… la naissance. La « boule » prend vie !
L’attente… De longues journées, puis des semaines, et des mois… les premiers mots. La « boule » émet.
L’attente… De longues journées, puis des semaines, et des mois… l’enfance, la « boule » questionne.
L’attente… De longues journées, puis des semaines, et des mois… l’adolescence. La « boule » pense.

Le moment est venu. Il ne sait plus, il espère.
L’homme raconte à l’enfant que, s’il veut, il peut faire pleuvoir. Il lui explique que la boule qu’il a dans le ventre en décide.

Regard vide, ventre vide. Regard effrayé, incompréhension.
Face au regard plein d’espoir de l’homme qui lui dit de désirer la pluie et de le crier au monde entier, l’enfant obéit. Il ne veut pas voir la déception abîmer le visage de son père.
Tout bas, il murmure, puis plus fort il déclare et enfin il crie les bras ouverts aux cieux « Il pleut ». Mais rien, encore rien, toujours rien !

Sur les deux visages se dessinent de la crainte, de l’incompréhension, de la déception.
Seul, de la bouche de l’homme, sort un mot, de la seule pensée, l’unique pensée qui accompagnera désormais ses pas : « Trahison ».

Un pas. (Une goutte tombe du ciel.) Deux pas. (Deux gouttes tombent du ciel.) Trois pas (trois gouttes). Tant de pas (tant de gouttes)… Et encore des pas (Et encore des gouttes.)… Un de plus (une de plus), et deux, puis trois, et quatre… Il pleut.
Une pensée, une seule pensée, une unique pensée : « Doute ».

Plumeczka & Khalid EL Morabethi

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