La maison de l’artiste

par soledad, mardi 24 septembre 2019, 08:09 (il y a 25 jours)

Deux lourds battants métalliques protégeaient des assauts d’un hiver, paresseux et indécis, un pèlerin immobile de plus de deux mètres, un violoniste assis sur la note d'un banc public et une femme à l'intemporelle jeunesse au pied d’une fontaine.
Un assemblage de cubes « terre de Sienne » agençait volumes et terrasses.
Avec ses baies aux vitres fumées, la bâtisse ressemblait davantage à une galerie d’art qu’à une maison d’habitation. Un grand cendrier en forme de tout, gardait l’entrée de l’atelier qui donnait sur une courette où l’instant d’un chat, camouflé entre des bambous, s’apprêtait à sauter sur une proie invisible qu’il guettait depuis son éternité en laiton.
À l’étage, une chambre. Un salon, puis une cuisine, une autre chambre, une salle de bains, un autre salon, une autre cuisine, une autre salle de bains, des pièces inutiles, des pièces vides de sens, buttaient sur rien, rien qu’un réduit avec un balcon minuscule qui donnait sur la rue peu fréquentée.
Là, posé sur un bureau moderne, un ordinateur infatigable mémorisait des enregistrements en continu.
Après quelques marches, perdue dans la verticalité d’une mezzanine en expansion, l’immense chambre à coucher, seul lieu qui échappait à la surveillance perpétuelle des caméras camouflées dans chacune des pièces. Des films classiques, dans des langues inintelligibles, remplissaient les étagères d'un meuble noir en contre-plaqué qui faisait face à un grand lit monté sur son support en marbre.
Arène du créateur épuisé par la matière sauvage, il y disséquait, modelait, assouplissait chacune de ses conquêtes lorsqu'il ne bradait ses nuits à l’insomnie pour en extraire les buffets aériens aux parois papillons, les hommes oiseaux, les poissons andromorphes, les Minotaures chargeant sur leurs épaules des chevaux à l’agonie, qui encombraient ses pensées.
La solitude avait fini par imprégner les draps en coton vulgaire et rêche, des draps qui n’admettaient pas l’amour d’un lendemain, des draps haletants, pressés d’en finir avec un besoin physique dans un râle de soulagement.
Les doigts décelèrent un tiroir dissimulé dans la pierre froide et lisse. Une main hésitante se glissa en dessous du lit, déclencha un mécanisme et le tiroir s'ouvrit. Il n’y avait rien d’autre qu’un révolver. Un révolver. Pas un de ces révolvers de grenaille destiné à impressionner d’éventuels intrus, non. Un vrai révolver qui sentait la peur et la menace. Un révolver avec de vraies balles…chargé pour tuer.

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