suite de karma

par dh, jeudi 17 octobre 2019, 12:07 (il y a 32 jours) En réponse à dh

Fut un temps ou Karma plaçait l’amitié comme le plus précieux bien que puisse apporter l’existence. A plusieurs reprises, il avait fait partie de cercles d’amis plus ou moins restreints et avait éprouvé un véritable sentiment de communauté, une vraie joie d’appartenir à un groupe. Ce qui soudait ces différents groupes était peut-être un ensemble de croyances et de valeurs communes, une vision de l’existence sur laquelle on pouvait s’entendre. Hélas, ces petites confréries ne tardaient pas à se disloquer, les uns se mariant et ayant des enfants, les autres mobilisant leurs forces dans un projet professionnel qui monopolisait toute leur attention. Alors les sacro-saints amis d’antan devenaient des éléments encombrants dont on pouvait se passer et, à la fin, disparaissaient. Le pire était de revoir par hasard un ancien ami et de se rendre compte que les liens du passé s’étaient rompus. Quelle amertume, alors, quel sentiment d’irréalité fantomatique frappait les fondations sur lesquelles on croyait pouvoir s’entendre et construire un modèle de vie ! Les beuveries entre copains, le partage des goûts musicaux, les sorties, les discussions interminable où on refait le monde … C’est comme si tout ça n’avait jamais existé.

Un jour, Karma consulta un site internet de musique contemporaine et remarqua le nom d’une ancienne connaissance qui organisait des concerts et performances dans des galeries d’art contemporain. Cela s’appelait l’Anti-jazz et regroupait des artistes spécialistes de Noise, ou non-musique, un courant avant-gardiste de la musique électronique proche des mouvements bruitistes et concrets. Karma, décida de se rendre à un concert, par curiosité, et dans l’espoir de renouer avec son ancien ami, un hongrois résidant en France depuis une vingtaine d’années et travaillant comme magasinier à la Bibliothèque Nationale, dont il avait été proche alors qu’il étudiait à l’Institut Catholique. Le concert se déroulait vers vingt heures dans une petite galerie-bar miteuse du quartier du Marais. L’audience était en grande partie composée de trentenaires, assis par terre ou debout, semblant s’ennuyer ferme, certains buvant une bière. Au fond de la galerie était installée une table sur laquelle on voyait en désordre tout un fouillis de consoles, d’amplificateurs, de magnétophones, de tables de mixages et d’objets divers reliés par des câbles et des interrupteurs que Holger Zakurzeit, l’ancien ami de Karma, actionnait pour produire des sons industriels dissonants et anxiogènes. S’agissait-il d’une nouvelle forme d’existentialisme ? D’une résurgence tardive du mouvement Dada ? Vers le milieu du set, la performeuse Edith Vilebrequin, toute habillée de noir, les cheveux teints en violet et arborant un tee-shirt Investigations in Créative Nihilism, commença à vociférer des imprécations incompréhensibles dans un micro. S’en fut trop pour Karma, qui s’étant forcé à rester une quinzaine de minutes, senti sa patience s’épuiser et l’ennui l’envahir. Il quitta l’endroit, convaincu de n’être pas à sa place parmi ces zazous tristes d’un autre âge.

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