Mots d'un éclopé

par Périscope @, samedi 02 novembre 2019, 09:23 (il y a 16 jours)

Mots d’un éclopé


Sur l’étagère est posée l’Œuvre au Noir.
Elle ouvre le livre dans ses mains fiévreuses.
Son regard va de la feuille à l’objet,
pour que les mots justes décrivent l’objet.
Elle se gratouille le front,
passe sa langue sur ses dents,
lit son texte sans voix.
Au cinéma,
ils regardent le film sur le facies lumineux des spectateurs.
Dans les réunions, il se passe régulièrement les doigts
dans le nuage blanc de ses cheveux.
En le caressant, elle lui dit ce qu’elle veut,
et ses phrases font tomber les murs.
Assis, dans le pré,
ils bavardent, à la limite d’un rai de soleil,
le soir.
S’il n’y avait pas des mots
pour en dire l’insignifiance, on aimerait pas souffrir.
Les mots sont la chaise vide
où on attend, en vain, les absents,
rompant leur silence.
Les mots des adultes
remplissent notre enfance muette,
avec fracas, couvrant la solitude.
Les mots sont à notre écoute avant tout,
jamais le contraire.
Un vieil écrivain autrichien disait
pour sa défense, « Je ne suis que littérature ».
en jetant dans la poubelle son livre
sur les camps à Auschwitz. Elle le ramassa.
Il faut tourner sa plume dans sa langue,
plus de sept fois, avant d’écrire une phrase.
Quand quelqu’un me parle,
je regarde la fenêtre pour faire respirer les mots.
Les écrits courts vont à la source,
les écrits longs aux fleuves,
et à la mer l’écriture se perd.
Dans le nuage blanc il se passe les doigts.
Dans le bus,
une petite fille ouvre son petit sac,
elle lit dans son petit livre une longue histoire.
Au bistrot, de bonne heure,
le froissement qu’on entend et celui du journal du premier client.
La petite fille lisant par-dessus mon épaule,
j’hésite à tourner mes pages.
Depuis longtemps j’ai délaissé mes couteaux,
pour la plume ou le pinceau.
Mais on se souvient que des couteaux.
Le nuage blanc de mes cheveux.
Mes mots sont des béquilles
pour clopiner sur des chemins de papier.
Chaque mot est une lutte pour moi,
éclopé,
qui me balance entre mes porte-plume.
Au musée moderne, une artiste demandait
« Veux-tu un baiser ? ». Et pour 5 francs elle embrassait.
On aime voir tous les deux,
dans les films, les paroles écrites dessous.
Les mots aussi ont leurs images.
En allant vers le poste de radio,
dans la pièce,
c’est ton chant qui vient vers moi.
Ta langue de soprano qui déroule son tapis rouge,
à l’entrée du palais.
Quand tu tousses fortement,
assise devant ton ordinateur,
c’est que tu es d’excellente humeur.
Si j’étais peintre,
je fixerais chaque instant de ta beauté.
Mais c’est en épluchant les légumes,
qu’on pourra jeter nos querelles aux épluchures.
Quand soudain,
les paroles d’un enfant percent le ciel gris,
la journée alors peut commencer.
Les mots ne sont plus que les couleurs manquantes d’un dessin,
qu’on cherchera pour remplir les formes.
Le nuage blanc des cheveux se dissipe.

Fil complet :