Après la chute

par Périscope @, dimanche 10 mai 2020, 10:06 (il y a 20 jours)

Après la chute

Je suis le danseur de corde, l’étoile qui scintille
dans les yeux de la foule, je suis le dieu des braves filles.

Sur le tranchant de ma corde, je vois tout le monde ;
le menuisier qui se réjouit des ses cercueils en nombre,

je vois le laitier qui gave ses vaches de vitamines,
le constructeur d’immeubles qui rase nos forêts et nos collines,

je vois le prêtre qui s’incline bien bas sur le giron des paroissiennes,
je vois le député qui sourit avec des pensées staliniennes,

je vois le malade et le fou auxquels on jette des cailloux,
je vois des forgerons qui fabriquent des couteaux aux voyous,

je vois sur ma corde le déséquilibre des choses,
moi, dont l’équilibre est aussi précieux qu’une rose.

Mais un vent suffit à me contrarier,
et à faire que dans le ciel on m’entend crier,

et sur le pavé s’écrase mon estomac et mon ventre,
et sur eux se précipitent le menuisier et le prêtre comme des chancres.

Le prêtre prend mon âme, le menuisier ramasse mon corps,
dans les deux cas le remord est une seconde mort.

Une brave fille vient me dire que je me suis laissé séduire,
à danser haut sur mon fil devant une foule en délire.

Mais ne crains pas l’enfer, il n’y a pas d’enfer, elle ajoute,
il n’y a que ton métier de danseur sur ta route,

dans une autre vie remonte sur ton utile corde,
qu’elle soit pour toi un unique chant monocorde,

que chacune de tes figures se mélange aux nuages,
qu’elle te soit l’occasion de voir d’autres images,

observe les tuiles roses des maisons,
contente-toi de la cime des arbres à l’horizon,

dans la poudre de lumière du soir ou de l’aube,
fais valser tes bras comme des sources chaudes,

pense au fil qui te suspend entre la terre
et le ciel, tu es une poussière entre deux hémisphères,

et si une alouette passe, ne te mesure pas à elle,
tu resteras toujours le plus pesant des mortels.

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