Le truc sous l'escalier

par Périscope @, mercredi 03 juin 2020, 18:14 (il y a 32 jours)

Ce texte fait parti d'un triptyque dont le thème commun ne sera pas directement révélé.
Voici le 1er texte :

Le truc sous l’escalier

L’enfant sous l’escalier en colimaçon n’a plus de larmes pour ramollir son corps replié abominablement somme une sauterelle, celles qu’on épingle desséchées dans les albums, un corps de garçonnet humilié parce qu’il a refusé de terminer de manger une assiette de poix cassés à la cantine, parce qu’il a répondu « non » à la maitresse qui le sommait de dire « merci madame », parce qu’il n’a pas voulu une fois encore se nettoyer les mains et qu’il a lancé à la face rubiconde du père un « si je veux » blasphématoire, héroïque et impérial, parce qu’il a décidé de ne pas se stranguler le cou d’une cravate pour aller à la messe du dimanche, pour cela durant toute la semaine il sera puni sous l’escalier, dans le corridor glacé, dans l’ombre où gravitent les araignées aux crochets de venin, où bavent les cloporte, où grignote un sale rat prisonnier sous la marche de bois, l’enfant les yeux mi-clos d’avoir tant pleuré regarde le cul froid du monde sous l’escalier dont l’ascension supérieure ne le concerne pas, et c’est dans cet interlope humide au relent de moisi, qu’une main alors surgit.
Vers le garçon elle se tend, dans la pénombre épaisse il ne sait d’où elle vient. Elle ne parle pas la main, elle est blanche et tiède, les doigts en disent long à vouloir s’étendre, à jouer doucement comme sur les cordes d’une cristalline harpe, le garçon hésite à y abandonner son épaule, combien de temps d’ailleurs s’est-il écoulé depuis le jour où il a ressenti le passage sur lui d’une main de bonté, une main de douceur, ce jour a-t-il existé, à moins qu’il ne fût jamais qu’un rêve, la main aujourd’hui aux coussinets un peu charnus, elle trouve le squelette sec et cassant d’un garçon.
Il demande timidement à la main « Qui êtes-vous pour venir ici me déranger ? ».
Mais la main sans visage ne répond pas. Elle devrait suffire à ta peine, semble-t-elle dire avec des mouvements ondoyants de cygne. Elle sent bon le parfum la main sur le col maigre du garçon qui redoute déjà l’instant où elle s’en ira, déçue de n’avoir pas mérité un échange.
Le ressentiment de l’enfant est si dur, ses membres si ankylosés de coups, le front bariolé de tant de cauchemars et le cœur racorni de solitude, qu’il ne peut s’extraire du colimaçon noirâtre de l’escalier.
Alors il écoute les bruits de vaisselle dans la salle à manger, la grosse voix moustachue du père, il renifle les effluves de viande tendre qui marine dans leur jus, il imagine la robe fleurie toute multicolore tournoyant autour de la taille de sa mère, son chignon pyramide qui ne s’écroule jamais même dans les colères les plus tempétueuses, il distingue au loin les aboiements du chien furieux dans le jardin qui tire sur sa chaîne et il se compare à lui dans une nuit semblable, mais lui n’aboie pas et sa chaîne est invisible.

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