Accident

par artrictrac, jeudi 04 juin 2020, 11:43 (il y a 30 jours)

I


C'est la récré : Francis, Maxime, Mehdi,
l'une des Fatima pas loin,
Constant, Christelle, Nafal.
On joue à se poursuivre.
Le préau, à gauche, à l'ouest,
la cour, 1,2,3.
– On jouera plus à la marelle,
on se rouera plus de coups pour rire
on court, on se torche, on chambarde, on rit,
je bondis, fauve, les genoux saignent je repars.
Je suis amoureux et le soir l'amour prend les traits
d'un gros chat noir que j'appelle –

– Mon désir est bien vivant
mon amour est bien pauvre secret
Maman est bien vivante
C'est la récré : Francis, Maxime, Mehdi,
l'une des Fatima plus loin
Constant, Christelle, Nafal –
On est bien vivants
Maman est là dans le bureau des surveillants
à travers la vitre, je la vois
maman, à travers la vitre du bureau
C'est la récré, pourquoi maman là ?
Convoquée ? je n'ai rien fait encore.
On joue à se poursuivre
j'ai peur, le portail à droite, au nord,
je tourne le dos à tout, je couvre les angles morts.
Elle a de petits yeux Maman,
Je saute à cloche pied, je nargue –
Des petits yeux, d'ici –

Pourquoi? Ses yeux...
Elle tremble Maman et m'évite de loin
et me regarde aussi « … À toi !
C'est toi le loup! »
C'est la récré, on joue.
J'aime cette fille, mais Mehdi le sait pas, d'ailleurs
je suis bien décidé à enterrer le secret dans la tombe.
Mais j'en peux plus demain je me déclare.
Ce soir je rentrerai, je répéterai les mots de ma déclaration,
le chat noir sera là sur le toit adjacent à ma fenêtre
– celle qui de ma chambre fait vue sur le jardin –
le chat noir sera là je penserai alors
que c'est la fille que j'aime... –
La fille que j'aime me touche l'épaule « À toi Rémi ! »
Je n'ose pas lui dire que je l'aime à la fille que j'aime
Demain, peut-être.
C'est la récré Maman est bien vivante
Je regarde la vitre, ses yeux, elle m'observe
elle détourne le regard
Je la vois à travers la vitre, bien vivante Maman,
Un surveillant m'appelle.
Les genoux me picotent.
Je pense à la raison de la présence de Maman –
Francis, Maxime, Mehdi,
Fatima, Constant, Christelle, Nafal : à plus, navré.






II


Ce fut le premier coup porté. Le second coup
Fut à l'enterrement. On évoqua Dieu
(Pour sa seule bonté le prêtre n'avait d'yeu).
À l'église : être digne. Être digne surtout.

J'ai longtemps refoulé le troisième coup.
Je serrais la mâchoire et priais le Taiseux
D'être, s'il Lui seyait, plus miséricordieux
(humilité gardée, sans Luy chercher de Pou).

En sortant de l'église on me vit souplement
Comme un garçon d'honneur franchir l'escalier.
Une amante chagrine alla me saluer.

Et d'un baiser normal à la joue, doucement,
Je lui rendis l'hommage et le baiser mouillé.
Au funérarium : rien – que le corps délié.





III

Un samedi.



Je me dirige vers l'autel.

On dirait bien que je vais mourir, moi aussi peut-être, peut-être, peut-être.
J'ai mal au ventre sûrement. On dirait bien que. Et je disais à l'ami... Je vais avoir à déchiffonner ce petit mot, ce petit hommage que je vais feindre d'adresser à un mort, mais que je vais en fait adresser à mon premier public. La veille, on n'a pas mesuré mes efforts pour rester sobre, impeccable, digne.

Je me dirige vers l'autel.

Le prêtre n'est peut-être plus là.
C'est avant ou c'est après son discours mortuaire. Il a parlé à 95% de la bonté et de la gloire de Dieu. J'ai de la peine, sans doute.
Je l'ai imaginé sucer le Christ. Je m'en repens, peut-être.
Une chanson que j'aimais beaucoup tourne dans l'église, je crois. Il l'écoutait souvent dans la poussière de Rumilly, le village où je lui rendais visite, où vit encore Gilbert, 98 ans, mon grand père.
Il faut faire l'effort d'imaginer l'émotion, le soulagement que c'était entrer dans sa chambre, un week-end sur deux.
Je ne crois pas m'être jamais formulé "je l'aime", mais je pensais au cinéma, aux jeux vidéos, aux parcours de campagne à vélo à ses côtés, et cette pensée me rendait heureux, peut-être.
Il y a aussi la pensée de nos voyages à scooter vers Cambrai. Mais cette pensée est cachée, discrète, sous le plis des autres, parce que maman serait furieuse si elle savait... il avait des accidents routiers, souvent... enfin des petites fêlures d'ébriété.
Je lui avouerai dans quatre ans.

Je me dirige vers l'autel.

J'ai un mot à dire, une allocution funèbre à prononcer : je l'ai écrite hier en tentant d'être le plus sobre possible, sans très bien parvenir à endiguer tt à fait la cause humide des bavures sur mon petit papier, les traces mouillées séchées.
Il est possible que ce soit ma première oeuvre objective : qu'on me prie d'excuser les incursions du "je", les possibles traces de sentimentalisme. J'ai treize ou quatorze ans.

Je me dirige vers l'autel.

Il y a devoir, effort de mémoire pour rappeler les moments où j'entrais dans sa chambre.
L'odeur du tabac éventé sur ce clic-clac dans lequel – me laissant le grand lit – il dormait lorsque je lui rendais visite.
La pièce baignée dans une relative pénombre. L'odeur du tabac refroidi, encore, que j'aimais, je crois, ou qui ne m'importunait pas. C'était l'odeur et la pénombre d'une situation désirable.
Sa chambre était au fond de la maison. Il fallait hélas croiser mes grands parents. Je les aimais moins que leur hôte.
Une petite maison plain-pied de campagne, habitée par de vieux gens. Le trouble l'avait conduit à revenir chez ses parents.
J'ai tendance à croire que c'était là un mouroir pour un quarantenaire comme lui.
On dirait bien que je vais mourir.

L'autel, le petit mot, la poussière, le rite funéraire ?

Ma première prestation de dramaturge-comédien : un hommage.
Il y a peu j'ai retrouvé au grenier le mot que je suis en train de dire, devant l'autel.
À l'ami je dis j'aime un chat noir et je me demande si Dieu existe, si je puis m'adresser à lui.
Il faut bien un interlocuteur.
Je me consolerai un jour en correspondances occasionnelles.
Aujourd'hui je me demande, peut-être, si je me pose cette question en ces termes. Si je ne me contente pas plutôt d'asserter sur son absolue filsdeputerie en marchant vers l'autel, peut-être. Il est évident que Dieu est un fils de pute. Mais si Dieu est fils de Dieu alors je m'en repens aussitôt.
Je n'étudierai pas la théologie.
Mon meilleur ami s'appelle Théo, un gars sûr.
Qu'ai-je hier mangé, mal digéré, pas assez mâché, ingéré, que m'est-il arrivé pendant la récré, hier, alors que la fille que j'aimais me touchait l'épaule et qu'à la vitre maman en vrac fuyait mon regard ? J'ai mal au ventre il me semble.
Ma mère est venue me prendre en voiture. en vrac. J'ai su ce qu'elle comptait me dire avant qu'elle n'ouvre la bouche. Elle tremblait comme une feuille, vivait un enfer, peut-être.
Je ne me souviens plus des mots qu'il faut dire à l'autel, je les ai pourtant écrits, emportés, j'avais pourtant été sobre, d'une grandeur d'âme dont je suis même un peu fier, sans doute.
Je tiens pourtant le papier, chiffonné certes, mais je le tiens, et j'ai pourtant oublié le papier chiffonné, peut-être. Car je suis incapable, je crois, de

Je ne sais plus, il me semble.

Je suis à l'autel. Lundi je retourne au collège.

Mes camarades sont bien gentils.
Au fond de la classe, je ne sais plus bien ce que je cherche à contenir, retenir, oublier, compter, dénombrer, penser, peser, ignorer, étreindre, peut-être.

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