Plantasia

par loulou, lundi 31 août 2020, 18:06 (il y a 31 jours)

iel cultive des plantes vertes en grand nombre; a pris l'habitude de s'occuper de celles de ses ami-e-s partis en vacances, possède les clefs de leurs appartements, et en visite les grincements de parquet, les atmosphères silencieuses et recueillies d'église, n'allume pas les interrupteurs pour ne pas déranger le mouvement naturel de l'ombre sur les murs suivant la course de la journée; et apporte l'eau nécessaire aux plantes ainsi confiées. iel n'hésite pas, pour prodiguer ces soins, à prendre métro voire RER, mais plus sûrement vélo, allant d'un pédalement énergique, rapide, absorbé à sa tâche. iel cultive les plantes de ses ami-e-s en leur absence, et celles de ses parents, et les siennes, et acquière de la sorte une connaissance certaine, constituée de logis en logis, de l'infinie diversité vernaculaire de la nature. iel peut nommer sans efforts la plupart des fleurs et arbrisseaux communs trouvés dans les jardins des pavillons de banlieue : passiflores, fushias, violettes, campanules, coquelicots, glycines, heuchères, jasmin... j'interroge sa connaissance comme on consulte le souvenir qui vous apporte les informations que vous ne cherchiez pas, l'imprécision qui permet l'enchainement d'idées, qui va du général à l'anecdote, et découvre le ciel de la conversation de ses nuages. par chez moi où nous nous promènerons, je lui montrerai dans la ville voisine de B... la rue des roses: rue calme, vide, espacée, où les pavillons à jardins reposent de chaque côté de la voie comme des dents logés dans une mâchoire prise d'un bâillement heureux. dans la rue des roses chaque jardin propose au flâneur des rosiers roses, ou rouges, ou blancs, ou jaunes, suffisamment touffus pour les admirer, de loin, d'une pleine bouchée, ou parfois partiellement débordés du grillage comme une mèche nonchalante sur un front adolescent. le printemps les fait croître, l'été les coiffe. dans la rue des roses, il semble que tous les habitants s'adonnent à un concours tacite: a qui possède les plus belles fleurs. car on n'en cultive pas de pareilles parce qu'on a la beauté facile et que c'est heureux: cette beauté est due à ce qui est caché, noué dans la terre comme des racines, est due à la patience et à l'effort reflétés dans le miroir des roses à chaque printemps. seule une des habitations de cette rue ne propose pas de roses à son jardin. je m'interroge sur l'histoire, la personnalité de ce voisin rétif à prendre part à ce concours de fleurs. je me demande si, à cette place, je remplirais moi aussi cette fonction. nous irons ensuite, avec iel, chez moi, où il n'y a pas de roses, à peine la générosité d'un jasmin débordé du muret nous séparant des voisins, mais qui depuis les saints de glaces a perdu ses apparats de bijoux et d'odeurs. cela importe peu. iel n'a pas besoin des prétextes des fleurs pour venir chez moi. étendue, jusque tard dans la nuit, comme son corps fin sur le lit, notre conversation nous les proposent.

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