Romances sans paroles, sans personnages, et sans sujet

par loulou, mercredi 03 mars 2021, 19:54 (il y a 50 jours) En réponse à loulou

3.
On ébauche, mentalement, la liste des ses "options". Il y a cette amie perdue de vue que l'on recontacte par opportunisme : elle connait des gens qui connaissent des gens qui... Evidemment, tout fonctionne par réseau, condition suffisante lorsque les diplômes ne sont que condition nécessaire. On la retrouve dans une rue ensoleillée, dans ce qu'il reste de soleil de septembre, non loin de chez elle, dans ce qu'il reste de mémoire, non loin de chez elle comme au temps où on avait d'elle une vue plus précise, plus intime, ne nécessitant pas de chausser les verres correcteurs des formules banales ("quoi de neuf, depuis le temps?). Elle est malgré tout une sorte d'exemple. Diplômée d'une école qui lui aurait permis de trouver facilement un travail, ayant mené à terme un stage dans une boite qui aurait pu l'embaucher, elle a préféré vivoter en alternant RSA, chômage et missions quelconques, connaissant suffisamment de personnes pour mettre, de manières diverses, du beurre dans ses épinards. Mais lorsqu'elle travaille trop, on lui coupe les aides, donc elle revient à l'immobilité, comme un athlète qui ne veut pas forcer son muscle à peine remis d'une blessure. On prend une grenadine et une bière (achetés au franprix), on s'assied sur le trottoir. Elle m'expose qu'elle revient d'un voyage à Rome, où on lui avait proposé de participer à un shooting photo ; que surprise par le dernier confinement en France, elle a choisi de rester sous ce soleil plus aimable ; qu'elle n'a pas dépensé un sou, logeant alternativement chez plusieurs connaissances recommandables ; qu'elle a pris de la MDMA dans une villa donnant sur le Mont Palatin, et que de là, sur le toit, elle avait regardé sur Rome se lever le soleil, le soleil couvrir la ville de ses mains parfumées, ces multitudes de mains qui sentent le pain chaud et qu'on trouve sur les fenêtres, les trottoirs, les visages, et qu'on appelle les rayons, tandis que dans son cerveau le soleil de la sérotonine restait au zénith. Cela donne envie.

On est un peu jaloux de toutes ces aubaines qu'elle semble n'avoir qu'à cueillir comme des fruits murs. Evidemment, cela est quand même la résultante d'un travail bien fait : l'entregent. Lui exposant, à mon tour, ma situation, en des termes plus brefs, elle promet de procéder à une mise en contact avec quelques personnes qui pourraient être intéressées par ce qu'on a de "compétences". A-t-on des compétences ? Des diplômes, oui. Mais des compétences ? Les compétences sont des diplômes convertis en pouvoir d'achat. On caresse l'idée de faire des missions quelconques, ce qui permettrait de s'acheter du temps ; or, on ne prête qu'aux riches. Très bien. On note quelques noms, quelques mails, et on commence à ébaucher mentalement les suppliques que l'on pourrait leur adresser, histoire de se trouver du travail, cependant que l'on pense aussi à autre chose. A la fin de l'été, la nuit surprend. Elle tombe plus vite que ce dont on a gardé mémoire. Mais elle annonce aussi plus rapidement que l'heure du couvre-feu approche. Parce que le temps passe, fatalement, on se dit au revoir, plus lourd de quelques projets. Parce que le temps passe, fatalement, on rentre chez soi.

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