L'INSOMNIE

par loulou, lundi 28 août 2017, 19:24 (il y a 415 jours)

Il y a deux façons de résoudre la vie : en se laissant vivre ou en ne dormant pas. L'une n'est pas meilleure que l'autre. Ce qui les distingue est pareil à ce qui fait différer les chiffres sortis du coup de dés. Entre les deux, il y a d'infinies façons de mener sa vie au hasard. L'insomnie est une manière comme une autre de s'adapter, de s’épanouir. Elle permet bien sûr une forme de revanche sur la journée, où il y a moins de place pour le corps que pour les gestes qu'il accomplit. L’insomnie rend toute sa place au corps. On peut dire que le corps de l'insomnie est un corps glorieux : en lui ne vaut plus le principe de la chair. La corps insomniaque se défait de la chair comme à dormir on se défait de ses pensées, la symétrie est logique. Il devient immobile puisqu'il ne se déplace jamais qu'en son propre souffle. Veiller pour lui n'était pas un effort : il lui a suffit de se laisser étendre à la totalité de la perception. Dormir est comme une porte qu'on ferme, qui voit par un rai de lumière les principes du jour rétrécir. Le corps qui veille est très fidèle à ces principes, tant qu'afin de les exploiter tout à fait, il les perpétue sans le jour et l'activité qu'il oblige. Le principe du jour est celui de la mémoire. Comme chaque chose qui existe, la mémoire est à un moment donnée faite mais refuse de se savoir faite, elle veut être. En ne dormant pas, la mémoire continue à être. C'est un grand effort, afin qu'elle soit, en dormant, de renoncer à sa mémoire. Les gens qui ne dorment pas sont l'impatience même.

On gagne une sorte de plaisir étrange à l'insomnie. Qu'on y goûte, on ne l'oublie pas facilement. Il y a d'un côté une sorte de fierté un peu puérile ou un certain goût de l'incongru. Il est des gens, à savoir que vous ne dormez pas, qui s'énervent, d'autres s'inquiètent, d'autres enfin sont suspicieux, évidemment la plupart s'en foutent. Mais ne pas dormir parait bizarre. Louche. Que faites-vous de vos nuits ? Trouver les mobiles idoines : tout le monde a tôt fait de condamner les petits plaisirs égoïstes. Mais qu'on se range à la vie d'horloge, l'insomnie finit par se rappeler à vous. C'est une sorte de regret comme d'une tristesse passée parce qu'elle l'était en l'ignorance d'une autre. Puis c'est le goût, assez exotique, d'un ancien risque, d'une effronterie. Enfin on mesure qu'on a perdu quelque chose, mais quoi ? le libre usage de son temps, peut-être, mais cette question ne peut se résoudre par le sommeil. Bientôt le calendrier des rêves devient insupportable. On repousse l'heure du coucher. Une, deux, trois heures. Et voilà qu'un soir, de nouveau, on ne dort plus.

Peut-être que ces choses là se résorbent en vieillissant ; vieillir après tout résorbe tout sauf l'âge. Ce qui permet l'insomnie n'est pas la force -du corps, de l'esprit, de la capacité de veille - elle est au contraire tout à l'oubli de soi-même, qui signe l'investissement de toutes choses, elle est tension nerveuse, mais tout ce que je touche participe de ce nerf. Elle est une façon très égoïste de pratiquer un "oubli de soi-même", ou sémantiquement équivoque. S'oublier, c'est oublier de s'endormir, comme on dit : vous vous oubliez, mon cher... ce sont des inconvenances.

Finalement, on s'ennuie. On a beau faire, on finit par connaître son corps, et par son corps, ces choses immobiles qui le forclosent. On finit par connaître la nuit, qui semble une photographie d'elle-même jusqu'à l'aube. Lire, fumer, etc., tous les possibles ; je ferme les yeux comme on tourne des pages.

mon avis sur l'insomnie

par julius-c, lundi 28 août 2017, 20:03 (il y a 415 jours) @ loulou

Je nai jamais fait d'insomnie
Chaque soir jai la pensee de ma mere qui me borde et me fait des bisous Ca a l'air interessant cependant, l'insomnie. Puisque tout le monde en parle "je fais des insomnies" et ca le rend interessant, effectivement : que fait il de ses nuits? L'amour ? Des crepes ? Nul ne le saura jamais et il ne reste que les cernes

mon avis sur l'insomnie

par François, mardi 29 août 2017, 00:12 (il y a 415 jours) @ julius-c

Je viens de lire à ce sujet une interview d'Amélie Nothomb (dans Le Monde) qui raconte qu'elle est insomniaque depuis l'âge de 1 seconde. Insomniaque et oisif, c'est pénible, insomniaque et cuistot, difficile à mettre en œuvre. Insomniaque et écrivain, Il faut dire que ça en jette. Un peu comme insomniaque et vampire. Insomniaque et nyctalope. Insomniaque et aveugle de naissance, je ne sais pas si c'est possible. Je me demande d'ailleurs de quoi rêvent les aveugles de naissance. De chats en forme de spatule ? Peut-être qu'il suffit d'aller au cinéma, et de fermer les yeux pendant toute la durée du film, pour le savoir. Je parierai qu'une personne sur deux au moins, faisant l'essai, s'endormirait rapidement. Ce qui est conçu pour être vu mais ne l'est pas, endort. D'où mes doutes sur le fait qu'il existerait des aveugles de naissance insomniaques.
Je n'ai rien de particulier contre Amélie Nothomb, je la connais par les médias mais n'ai jamais lu ses livres. Je me souviens d'une citation d'elle que j'avais lu il y a des années (encore une interview) la voici : "je n'écoute pas de musique en écrivant, pour ne pas entrer en transe". Je m'étais dit que si la trance est mauvaise pour l'écriture d'un roman, elle est peut-être justifiée pour l'écriture d'un poème. Ah et une autre (je ne fais pas mine d'avoir une bonne mémoire, en vrai elle est très mauvaise) : "J'écris en funambule, je me déplace vers l'avant, chaque pas risque de me faire tomber d'un côté ou de l'autre, tout le travail consiste à rester sur le fil. C'est un travail d'équilibre, écrivain." ou quelque chose comme ça.
Sinon, je ne suis pas insomniaque pour ma part, j'ai toujours très bien dormi. Je fais de temps à autre des rêves lucides et quand je suis couché j'ai parfois des hallucinations visuelles incroyables, d'un réalisme parfait (j'allais dire "hallucinant" mais le terme était trop approprié). La dernière fois (il y a peut-être une semaine), j'ai distingué une sorte de lampe métallique au-dessus de moi. Une lampe éteinte, statique. D'ailleurs je dis lampe, mais il pourrait tout aussi bien s'agir d'une sorte d'encensoir aplatit. Je l'ai regardé avec attention, et j'étais surpris de constater que l'objet se tenait dans les airs, sans être soutenu par le moindre fil ou support. Je cherchais le fil. Mais la stupéfaction est venue quand je me suis rendu compte à quel point le jeu d'ombres et de lumières de l'environnement était parfaitement reproduit sur l'objet brillant. La simulation était absolument réaliste, c'est à dire indétectable. Le fait est qu'il y a des projecteurs dans le jardin de ma cour intérieure, la nuit les ombres des arbres sont projetées sur les murs et se meuvent. L'ombre qui tremblait sur l'objet était la continuité parfaite de l'ombre sur le mur. J'étais tout à fait éveillé. L'objet a fini par disparaître au bout de quelques secondes, quand j'ai commencé à trop raisonner, comme d'habitude. La question que je me suis posé ensuite était celle-ci : si le cerveau est capable de mettre en œuvre une telle simulation, comment affirmer qu'il ne serait pas en mesure de simuler la totalité de la réalité.

mon avis sur l'insomnie

par Un passant, mardi 29 août 2017, 04:46 (il y a 415 jours) @ François

"La question que je me suis posé ensuite était celle-ci : si le cerveau est capable de mettre en œuvre une telle simulation, comment affirmer qu'il ne serait pas en mesure de simuler la totalité de la réalité."

La réalité est déjà une simulation, on ne voit pas les choses telles qu'elles seraient en elles-mêmes. Votre récit, très intéressant par ailleurs, illustre le fait que les simulations, parfois, beuguent.

L'INSOMNIE

par sobac @, lundi 28 août 2017, 20:05 (il y a 415 jours) @ loulou

Insomnie

À trop courir après ses fantômes
Il arrive que ces bêtes de somme
Laissent ouvert tes yeux
Nuit après nuit, c’est l’insomnie

Elles se glissent sous tes draps,
Squattent ton lit, cherchant dans ton royaume
Les failles de ta vie
Les endroits précis

Ou tes doutes surgissent
Et ravivent tes plaies enfouies
Cette partie cachée, ou bruissent
Les interminables questions

Et leurs réponses en mal d’acceptation
Et chaque seconde, puis minutes, enfin heures
Est une lande sauvage et aride
Qui n’a de cesse, de pourrir ton éventuel bonheur

Te transformant en zombie
D’un conte à dormir debout
Ou la chute promet de te rapprocher du vide
Comme dans ces films d’horreur

Dont le héros meurt
En te laissant l’angoisse d’une éventuelle suite
Si tu étais convaincu, que rien ne s’ébruite
Afin de finir seul en scène

L’insomnie, souvent rampante et fourbe
S’arroge des droits de propriétaire
Voulant en quelque sorte
Posséder ton entité entière

Lutter est une réaction saine
Mais dans ce combat, où les chances ne sont pas égales
L’acceptation se mue en routine
Successions de situations assassines

Et si cet état a déphasé ton équilibre
Seul un retour en profondeur
Pourra déclencher un nouvel espoir
De commencer une ascension, à nouveau libre