Pensée

par Vagabond vagabondant, lundi 30 octobre 2017, 14:08 (il y a 18 jours)

Pensée


Alors je me suis dit c'est vrai : ça. Écris quelque chose de simple, quelque chose de joli, quelque chose de beau, quelque chose d'utile, je me suis dit, c'est vrai, ça : comme toujours Prév. Non : comme souvent, Jacques a raison. Les pensées, je me suis dit, ça devrait pas être des tombeaux, non. Les pensées ça devrait être des pâquerettes, l'enchantement de celles de quand j'avais six ans, tu sais, celles que tu cueillais à madame ou à maman. Les pensées, je me suis dit, ça devrait être encore des chants d'espérance, des odes à rire ensemble, des lieux de fête, de jolies choses, des choses qui ajoutent aux choses, des choses qui n'enfoncent pas le clou. Je me suis dit : c'est vrai, ça : mais le ciel, mais les avenues, mais les jardins refleuris, mais les buttes sauvages, mais le guitariste sous ce chêne, mais le scat chanté dans la frénésie de cette cave, mais les danseuses cubaines? Mais toujours, je me suis dit, la même vibration hante tes lieux : les murs ensanglantés de l'enfance, une image exagérée par le temps ; la mort te tire du lit au rez-de-chaussée de la maison à grands cris du père ; la violence des crises de rire et de sanglot ; le visage défait de la mère à travers la vitre, un matin de collège, l'appel sonne au secrétariat, c'est la récréation, le pion t'appelle – ta mère est là et te regarde derrière les larmes du deuil. Toujours, je me suis dit, cet appel d'air où ta respiration, ton sens de la joie, s'épuise : le deuil inlassable, la soif inlassable du deuil, le retour du même deuil partout, parfois sous les aisselles et sous les jupes, le silence stupéfait des amours, la glace sous le feu, le renoncement, le détachement, la lassitude. Je me suis dit, comment ajouter, comment transformer, comment soigner, comment alléger, comment libérer, comment préserver ce petit germe de pâquerette, ce petit grain de beauté du monde? J'étais devant le miroir de la cuisine, je me touchais le visage, le front, la joue, impassible. Je me suis dit : pourquoi un miroir ici? en haussant les épaules. Je me suis dit : Trenet et Brassens m'ont toujours rendu heureux.




*


Le miroir de la cuisine


Je m'arrête souvent devant le miroir de la cuisine. La plupart du temps, l'arrêt ne porte pas à conséquence. On se recoiffe, on s'affaire, on gesticule comme un pantin une grimace d'horreur à la bouche, le sourire devient éclat de rire, on réarrange sa chemise, puis l'on repart, la vie continue. Ces mouvements désarticulés parfois me mettent en joie. Mais il arrive qu'interpellé par la silhouette, un début d'inquiétude me cloue sur place et qu'incrédule, je croise son regard, indécis, sans profondeur, vide, avec une sensation d'étrangeté envahissante. Cela arrive, et plus je fixe le visage bizarre attaché à ce corps, dont l'index et le majeur passent avec hésitation du haut du nez aux cernes naissantes et des zygomatiques à la fossette, plus je peine à reconnaître l'être sous ces traits que je m'imagine modeler des doigts comme de l'argile. Pendant que ce mime double le moindre de mes gestes, la moindre de mes moues, le moindre coup d'oeil médusé, le battement du coeur se détraque et le thorax contre les poumons se resserre. Ceci, la forme qui m'affronte ne semble pas l'éprouver. Son visage, au nez enflé, aux petits yeux sans âme, son visage sur lequel passent ses mains chaudes ressemble certes à mon visage, ce nez enflé est peut-être mon nez, ces petites mains sont aussi comme les miennes, mais rien en cette situation, ni peut-être en ce monde, ne m'appartient ; ni cette jeunesse que je vois se refléter, ni la vieille mort que je sens battre en moi ; rien ne m'appartient que cette pensée qui se fige et se vide devant son absence de reflet. Mais il suffit, pour rompre le charme, de sourire et de se recoiffer avant de passer à table auprès des convives qui attendent.

Pensée

par Vagabond vagabondant, lundi 30 octobre 2017, 16:28 (il y a 18 jours) @ Vagabond vagabondant

Pensée

par Claire, lundi 06 novembre 2017, 18:49 (il y a 11 jours) @ Vagabond vagabondant

Je suis revenue plusieurs fois, je crois qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne pas : on se demande si tu décris des choses que tu ressens, des choses vécues, ou si c’est de l’imaginaire, et cette question c’est mauvais signe pour un texte introspectif...peut-être parce qu’il y a beaucoup de notations qui donnent un sentiment de déjà-lu (dans lesquelles se noient les choses plus originales) ?
Si tu parles vraiment de ton vécu il faut chercher des ressentis plus personnels, et si c’est imaginaire... eh ben c’est pareil !

...et puis un miroir dans une cuisine ! J’ai jamais vu ça :)

Pensée

par Vagabond vagabondant, mardi 07 novembre 2017, 18:37 (il y a 10 jours) @ Claire

Merci Claire d'être passée.

Honnêtement, je n'ai pas cherché la poésie, au sens où je n'ai pas cherché ostentatoirement la sublimation. J'ai même cherché tout l'inverse et tu remarqueras à quel point j'ai asséché tout ce qui, d'habitude, déborde de ce que j'écris. Je voulais atteindre un degré zéro de l'écriture. Mais peut-être ai-je, effectivement, franchi le seuil où la simplicité devient banalité.

En vérité, je comptais, peut-être imbécilement, dans chacun de ces textes sur la chute. Je croyais que ces chutes permettaient de sauver, par contraste, l'apparent manque d'intérêt poétique de ce qui les précède à chaque fois. Je suis fort conscient, par exemple, que la première prose peut agacer l'oeil de celui qui cherche fulgurances. Mais je voulais insister surtout sur le ton de confidence. Tisser une intimité et celle-ci passait, à ce moment, par nommer franchement des désirs banals. Avant que ceux-ci ne virent à l'apparition d'épisodes traumatiques un peu moins banals. Et que l'écriture ne cède à la contemplation hagarde du visage dans le miroir et à l'absurdité du lieu de contemplation (la cuisine).

Je suis déçu que la progression du texte n'ait pas été ressentie comme je voulais. J'ai voulu l'aveu dernier de ce texte "Brassens et Trenet m'ont toujours rendu heureux" comme une banalité coup-de-tonnerre. L'aveu d'échec cinglant de celui qui, à la base, cherchait simplement à écrire quelque chose de joli, qui finalement se noie dans sa propre merde intérieure, et ne se sauve que par ce qui n'est pas "écrire" ("Brassens et Trenet" ne sont en définitive qu'un mensonge, une sorte d'euphémisme immense ils ne rendent pas heureux, ils consolent).

Le deuxième texte est absurde de part en part puisqu'il part du même lieu (le même miroir accroché dans la cuisine) et qu'il clôt l'épisode d'une angoisse (celle du corps reflété qui ne veut plus rien dire, qui ne veut plus rien signifier qu'une absence d'être, qu'une impossibilité momentanée de se reconnaître en substance), qu'il clôt l'épisode d'une angoisse (une expérience limite) en gros par un épisode mondain banal, les convives qui attendent qu'on les serve juste à côté.

je suis surpris et déçu que cette banalité ait été perçue comme un échec alors qu'il était pour moi important de l'exprimer comme telle – et non seulement comme telle, mais comme le plus grand scandale qui puisse être pour celui qui les écrit. C'était le non-dit qui devait donner à ces textes leur force.

C'est ce que les chutes, à chaque fois, voulaient produire : le banal planté comme un coup de couteau dans le ventre. L'espèce de foudre qui, à la fois fait s'effondrer les choses en elles-mêmes et, à la fois, les maintient paisiblement, "normalement" dans leur être.

Pensée

par Claire, mardi 07 novembre 2017, 20:01 (il y a 10 jours) @ Vagabond vagabondant

J’aimerais bien que quelqu’un d’autre donne ses impressions, en tenant compte de ce que tu dis ici.

Tu vois, on s’approche de ce lieu vertigineux qui s’appelle « lieu commun ». Sa dualité.