Focale (12)

par seyne, jeudi 21 juin 2018, 12:25 (il y a 119 jours)

C’est dimanche, dans les rues à cette heure il n’y a que des petits garçons, suivant les longs trottoirs du début d’après-midi. Ils patrouillent, sillonnent, c’est leur terrain leurs rues leur quartier depuis qu’ils sont nés, ils rasent le métal terni des carrosseries, et lorgnent tout en se déplaçant le contenu des caniveaux. Ils cherchent la maraude, la chose inconnue à faire.
Il y a aujourd’hui un photographe qui photographie les murs.
La danse des petits garçons narquois devant l’objectif, devant le grand mur crasseux, comme un écran pour leur film intérieur, devant les volutes du mot « Love » écrit à la craie plusieurs fois. Danser sans chercher la beauté, juste pour le déséquilibre, juste pour être regardé. Le L majuscule est écrit à l’ancienne, au milieu des prénoms accouplés, tout est un peu usagé, comme le tee shirt rayé du plus hardi, le danseur improvisé, celui dont le second imite les gestes : bras en croix, le corps penché d’un côté, la tête tournée de l’autre, et le regard tordu vers l’objectif. Tout est doucement sali, pauvre, sauf leurs yeux brillants comme des joyaux, sauf leur énergie. Ils n’ont pas même conscience de leurs mouvements : il s’agit seulement de rire.

Focale (12)

par dh, jeudi 21 juin 2018, 12:44 (il y a 119 jours) @ seyne

peut-être que tu devrais te mettre à la photographie ?

Focale (12)

par seyne, jeudi 21 juin 2018, 12:54 (il y a 119 jours) @ dh

Je fais beaucoup de photos mais ma timidité m'interdit de photographier des gens :)

Focale (12)

par Périscope @, vendredi 22 juin 2018, 19:16 (il y a 117 jours) @ seyne

D'après moi il faudrait surtout supprimer tout ce qui en lien avec l'objectif.
Faire oublier que c'est une photo, ça n'a aucun intérêt, ça banalise le texte, ça devient explicatif, sans mystère.

Sinon le texte est très fort, réaliste, poétique, transgressif

Focale (12)

par seyne, vendredi 22 juin 2018, 21:48 (il y a 117 jours) @ Périscope

tu as raison, merci.

Focale subjective (12)

par Périscope @, samedi 23 juin 2018, 09:21 (il y a 117 jours) @ seyne

C’est dimanche,
dans les rues à cette heure il n’y a que nous,
suivant les longs trottoirs du début d’après-midi.
Nous patrouillons, sillonnons,
c’est notre terrain, les rues de notre quartier depuis que nous sommes nés.
Nous rasons le métal terni des carrosseries,
et lorgnons tout en nous déplaçant le contenu des caniveaux.
Nous cherchons la maraude, la chose inconnue à faire.
Nous dansons narquois devant les grand mur crasseux,
comme l'écran de notre film intérieur,
devant les volutes du mot « Love » écrit à la craie plusieurs fois.
Danser sans chercher la beauté,
juste pour le déséquilibre,
juste pour être regardé.
Le L majuscule est écrit à l’ancienne.
Au milieu des prénoms accouplés,
tout est un peu usagé,
comme le tee shirt rayé du plus hardi d'entre nous,
ce danseur improvisé, celui dont nous imitons les gestes :
bras en croix, le corps penché d’un côté, la tête tournée de l’autre,
et le regard tordu.
Tout est doucement sali, pauvre,
sauf nos yeux brillants comme des joyaux,
sauf notre énergie.
Nous n'avons pas même conscience de nos mouvements.
Nous nous agitons seulement de rire.


(j'espère que tu me pardonneras cette petite variation pour un texte que j'aime bien)

Focale subjective (12)

par seyne, lundi 25 juin 2018, 15:05 (il y a 114 jours) @ Périscope

oui, j'aime beaucoup cette version, on peut prendre une image de toutes sortes de façons, et tu évites la question du photographe.

Ceci dit, en y repensant, et parce que je me suis donné comme règle d'être fidèle à l"'esprit" de l'image, (quitte à lui ajouter toute une histoire) je suis bien partagée. Comme je l'ai expliqué, je prend dans l'ordre les photos d'un livre et je viens de réaliser que pratiquement jamais les personnes photographiés par Cartier Bresson ne regardent l'objectif, en tout cas ne prennent la pose.

Dans la situation de cette photo, les petits garçons ont "embarqué" le photographe dans leur jeu, et ils l'ont fait avec tant de malice et de grâce que pour une fois il a bien été obligé de jouer avec eux, et d'entrer dans leur mise en scène. Si le regard du premier garçon est "tordu", c'est pour capter, malgré la position de sa tête, le "regard" de l'objectif, et tout son corps est un appel à ce regard.
Les petits garçons se moquent gentiment, audacieusement du photographe, comme savent faire les enfants qui veulent capter l'attention, et donc le photographe est aussi présent sur ce cliché - bien qu'invisible - que les enfants qu'il photographie. Par leur danse, les enfants veulent marquer la mémoire de la pellicule et de celui qui l'utilise, de gré ou de force, ils font irruption devant le mur aux inscriptions.

Focale (12)

par Myrtille, samedi 23 juin 2018, 16:34 (il y a 116 jours) @ seyne

J’aime beaucoup ce texte comme Périscope, c’est un film avec la main sur le bouton pause pour regarder successivement les photos, c’est pour cela que j’aime la mise en page de Périscope qui a mis en exergue chacune d’elles