la place singulière

par seyne, jeudi 02 août 2018, 12:12 (il y a 446 jours)

quand le vieil homme aura chanté pour la dernière fois, avec son chapeau
lui qui regardait les jeunes femmes
et pensait pas mal à Dieu
n’a jamais lâché Dieu, comme on parle à un tigre
pour le garder plaqué au sol
pour lui reprocher ses feulements
pour se mirer dans ses yeux d’or fendus
il mourra, et son fils aura tout gardé
même ce qu’il ne comprenait pas.
la voix de bitume et de cendre aura roulé ses derniers échos
il gardera sa place singulière.

comme celle que donne l’amour
qui vient cueillir un corps ouvert comme une fleur et le poser sur la table
debout, toujours debout
qui vient saisir une voix à la limite du bois
qui touche comme une peau le cuir d’un accoudoir.

c’est la place qu’on voudrait toujours et qu’on n’a presque jamais
alors on se retire dans l’ombre
comme le vieil homme si prêt à la mort
on quitte le pays, on va vivre ailleurs
là où les gens n’ont pas
cette place singulière
où ils sont eux-mêmes,
on renonce à ne plus être un étranger.

la place singulière

par sobac @, jeudi 02 août 2018, 12:51 (il y a 446 jours) @ seyne

il est venu le temps de le dire, l'écrire.
l'âge aidant, la jeunesse fuyant, c'est le moment.
hier encore les années, me semblait si lointaines
a mon tour d'éviter de vous faire languir


laisser sa place

Le rêve finit, la réalité boomerang reprend le cours de la vie.
Le parfum s'évapore, l'odeur redevient une banale sueur liée a la peur,
de ce vide qu'on nome néant, cet infini inquiétant.
Disparaître au milieu de la routine, sans un bruit, comme un voleur.
Laisser sa place en rendant grâce, dans ce tourbillon incessant.
Que restera t'il de sa trace, un effluve trop vieilli,
un corps racorni prêt à rejoindre l'oubli.

Hier a fui empruntant les atours d'un rêve inachevé,
la douceur hivernale donnait l'impression d'une sucrerie,
la dernière bouchée d'un oxygène qui se raréfie.
Mais les bagages n'étaient pas bouclés, pas même faits
ni même imaginés. Et laisser sa place est inscrit,
il n'y a pas de tour de chauffe, histoire de s'habituer,
l'horloge impavide dans sa ronde d'aiguilles
n'a rien pu faire contre cette torpille.

Ce fut bref, mais brutal, comme le coup qu'on assène,
quand le gong résonne signifiant l'arrêt des hostilités.
Ce fut rapide, mais pas laborieux, une trajectoire parfaite,
vers une cible si près que la main aurait pu la terrasser .
Ce fut indolore, mais saisissant, comme l'étau et son oeuvre
ses mâchoires en sont la preuve.
Ce fut instantané, mais pas bâclé, un travail d'orfèvre,
devant son établi encombré d'outils affûtés.

Laisser sa place, briser le sablier, et commencer l'autre parcours.
C’est écrit il paraît, dans les parchemins des anciens,
dans les pas de ceux qui nous ont précédés.
Alors, autant partir le coeur léger rejoindre l'éternité.

la place singulière

par Myrtille, samedi 04 août 2018, 14:37 (il y a 444 jours) @ sobac

C'est très beau ce que tu écris et tellement vrai, je retiens ceci :

"Laisser sa place, briser le sablier, et commencer l'autre parcours.
C’est écrit il paraît, dans les parchemins des anciens,
dans les pas de ceux qui nous ont précédés.
Alors, autant partir le cœur léger rejoindre l'éternité"

J'ai remarqué chez certains une sérénité qui me rend admirative, chez d'autre la peur, communicative. Cette sérénité je la souhaite à tous comme si mission accomplie on peut disparaitre.

la place singulière

par sobac @, samedi 04 août 2018, 19:01 (il y a 444 jours) @ Myrtille

la place singulière

par Périscope @, jeudi 02 août 2018, 18:17 (il y a 446 jours) @ seyne

une belle recherche d'authenticité


la singularité en effet existe quand elle ne se pose plus la question

être sans plus : ce serait notre liberté suprême


la métaphore de la 2ème strophe est finement trouvée

le lien entre Dieu et le tigre est assez inattendue

le privilège des gens vieux serait d'accéder à cette place singulière sans ne plus avoir à la nommer ?

la place singulière

par seyne, jeudi 02 août 2018, 21:20 (il y a 446 jours) @ Périscope

J’ai écrit ce poème avec sous les yeux la photo de couverture du dernier album de Léonard Cohen : « You want it darker ». Album dont il a écrit les paroles, qu’il a chanté (souvent allongé paraît-il tant il était faible), enregistré avec l’aide de son fils qui en a écrit la musique. Tout cela peu avant sa mort, perspective qui colore tout l’album. Sur la pochette, il est là, squelettique mais altier, avec son chapeau. Cohen est quelqu’un de très important pour moi, depuis la première fois où j’ai entendu « Suzanne », à 15 ans je crois, sur « Campus »

Je l’ai écrit tout en relisant « Le chant du monde » de Giono, le livre qui m’a donné envie d’écrire quand j’avais 15 ans, un livre qui est tout entier construit autour de la rencontre amoureuse, « l’autre » devenant comme le noyau vivant de l’univers entier, de la nature entière, et l’union avec lui le seul lieu où vivre, exister pleinement.
C’est cela « la place singulière » : le lieu de la réciprocité, un lieu mystique.

Cohen était un homme religieux, comme son père, qu’il a perdu dans l’enfance. Il n’a jamais cessé de pratiquer le judaïsme, mais il a aussi beaucoup pratiqué le bouddhisme zen. D’où la liberté et l’amibiguité de son adresse à Dieu (allez voir les textes des chansons, c’est violent). Je crois que c’est le côté « zen » qui a fait apparaître l’image du tigre

J’aborde la vieillesse, et je découvre que ce qui est peut-être le plus difficile, c’est que le rêve de la rencontre amoureuse absolue, cette «place singulière », on doit vraiment y renoncer. On découvre comment il vous a toujours accompagné partout (même si on vit bien en couple). C’est d’autre chose qu’il s’agissait.

Toutes ces clefs en vrac, que je découvre au fur et à mesure où je les écris ici.

Merci à sobac qui écrit avec courage et vérité sur la vieillesse. Ce n’est pas facile d’écrire de la poésie sur la vieillesse.