Le jour des Merveilles

par 411, samedi 29 juin 2019, 14:02 (il y a 375 jours)

LE JOUR DES MERVEILLES


j’étais tellement perdu que je redevenais sauvage
je ne me lavais plus
et passais mes journées à penser mon espace
à poncer mon esprit
nuançant le monde à l’infini
passant de songe en songe
seul assez souvent
un peu à côté de mes amis
à deux doigts d’être vivant
à vraiment pas loin
à juste un souffle d'être gai

je perdais ma beauté mes joues ne cessaient de gonfler
un ventre s’installa étouffant tout amour propre
j’étais devenu l’ami nounours qu’on aime sans désir
je me tamisais
me faisais de plus en plus discret
n’osant plus regarder les filles dans les yeux
longeant les murs courant d’une ombre à une autre sans passer par la lumière
je voulais être dans la lumière
mais j'en avais peur
j’avais parfois des besoins d’être acclamé
je rêvais de lumière
d’une eau de lumière où baigner mes cheveux gras
d’un éclat de tumulte
de passions un peu folles

mais on est un enfant quand on fait place à l’aimé
quand on se noue
quand on s’entrelace
quand on n’est plus à côté mais dedans
avec
pour
et l’enfant que j’étais est ici bien empoté
inquiet
trop gêné d’être tout nu
sans cesse à l’affût du moindre désamour
l’amant que je suis est l’enfant que je fus
or j’ai toujours joué seul

.................

je devais porter ce corps à l’abandon
ce monceau de pizzas de kebabs et de frites
ce ventre gonflé par le gaz des 8,6

au fond j’avais envie d'être avec une femme
mais j’avais peur de la gâcher
de gâcher son temps
de la tâcher quelque peu
sur les bords
puis
de ne pas être assez là pour qu'elle puisse s'appuyer

les femmes veulent être rassurées
mais je restais coi tout pantelant
tout penaud tout chancelant devant la vie
face à la mort la folie et les visages qui me hantaient

préférant fuir un cauchemar
que de quitter un trop beau rêve

ainsi les femmes demandent parfois aux amoureux
de faire cœur commun
d'être ce nous retentissant
et moi j’en étais presque à penser fuir
à me retirer du monde
à me barrer de la naissance
à tirer ma révérence
et à ne plus jamais aimer

tant rassurer me faisait peur

Le jour des Merveilles

par Timothée @, samedi 29 juin 2019, 20:51 (il y a 374 jours) @ 411

Le jour des Merveilles

par Périscope @, dimanche 30 juin 2019, 10:28 (il y a 374 jours) @ 411

c'est une manière de parler de soi qui est très lisible,

agréable même, fertile


ce n'est pas toujours le cas quand on se répand


mais là, merci

Le jour des Merveilles

par sobac @, dimanche 30 juin 2019, 12:15 (il y a 374 jours) @ 411

préférant fuir un cauchemar
que de quitter un trop beau rêve

tout est dit, beau partage

Le jour des Merveilles

par seyne, lundi 01 juillet 2019, 15:28 (il y a 373 jours) @ 411

tu poursuis avec toujours autant de sincérité ton autoportrait-autobiograpie (je dis ça à cause de l'imparfait).

en te lisant, m'est soudain venu l'idée qu'on reconnaît un autoportrait réussi - en peinture - souvent au travail sur l'ombre et la lumière, au regard bien sûr, et à certains éclats étranges qui "décalent" le miroir, et disent le plus profond.

ici, par exemple, entre autres :
"je rêvais de lumière
d'une eau de lumière pour baigner mes cheveux gras".

Le jour des Merveilles

par 411, lundi 01 juillet 2019, 16:17 (il y a 373 jours) @ seyne

Merci à vous.

seyne: j'ai beaucoup souffert en écrivant ce "portrait" comme tu dis. Vraiment. Je me suis vu nu. J'ai du faire des pauses. J'avais le corps tremblant, et les idées confuses. Bref. J'étais à pas loin du "point de rupture". Et ça m'a effrayé.

Le jour des Merveilles

par seyne, lundi 01 juillet 2019, 17:26 (il y a 373 jours) @ 411

Ca ne m'étonne pas. Se voir "nu", sans tous le brouhaha de liens dont on entoure généralement nos introspections, c'est se voir seul, et on n'est pas faits pour être seuls.

Tiens, voilà une citation (dont je viens de me servir ailleurs:) mais qui dit quelque chose d'essentiel, je crois :


"...

L’homme n’est pas entier tant qu’il est unique [;]...il est essentiellement un membre possible de la société. En particulier, l’expérience d’un seul homme n’est rien, si elle est isolée. S’il voit ce que les autres ne voient pas, on qualifie cela d’hallucination. Ce n’est pas « mon expérience » mais « notre expérience » qu’il faut penser ; et ce « nous » a des possibilités indéfinies (Pierce, cp 5.402).

Ce « nous » est un général.
Et la panique perturbe ce général. Avec la panique se produit un effondrement de la relation triadique qui lie mon esprit faiseur d’habitudes à d’autres esprits faiseurs d’habitudes eu égard à notre capacité à partager les expériences du monde que nous découvrons. Le repliement solipsiste sur lui-même d’un esprit de plus en plus personnel produit quelque chose de terrifiant : l’implosion du soi. Dans la panique, le soi devient un « premier »monadique, amputé du reste du monde ; un « membre possible de la société » dont la seule capacité est de douter de l’existence de ses liens les plus « charnels » avec le monde, pour reprendre l’expression de Haraway. Le résultat, en somme, est un cogito cartésien sceptique : un « je pense (seulement symboliquement) donc je (doute que) je suis », plutôt qu’un « nous » croissant, espérant et émergent, avec toutes ses « possibilités indéfinies ».
…"

Ce texte est extrait d’un livre d’Eduardo Kohn – pas facile mais il en vaut la peine - : « Comment pensent les forêts ? ». L’auteur s’interroge sur une expérience de panique qu’il a ressentie alors qu’il circulait en bus sur une route qui s’effondrait pas endroits, devant l’indifférence et l’absence d’inquiétude des autres passagers du bus. Cette panique a duré assez longtemps et il s’interroge également sur ce qui l’a soudain fait sortir de la panique.

Le jour des Merveilles

par seyne, lundi 01 juillet 2019, 18:14 (il y a 373 jours) @ seyne

j'imagine qu'écrire là-dessus c'est tenter de sortir cette expérience de l'isolement dans lequel elle fut vécue. Mais pour cela, il faut s'y replonger...

Le jour des Merveilles

par Florian, lundi 01 juillet 2019, 23:15 (il y a 372 jours) @ 411

Non 411, tu t'es vu habillé, chaudement, pour l'hiver. Et c'est l'hiver qui est nu.