focale (16)

par seyne, mardi 15 octobre 2019, 14:19 (il y a 52 jours)

Qu’est-ce qu’il faisait là ce type, jeune, blond, beau et riche, avec son appareil photo ? Qu’est-ce qu’il faisait dans notre calle, où notre misère va et vient tous les jours, sans fin, au soleil. La fille aux cheveux en chignon l’a regardé, le garçon assis sur le trottoir le regardait aussi...ou peut-être il me regardait moi, cherchant à comprendre. Mais moi, l’homme aux bras imaginaires, moi qui ai fait fabriquer deux boîtes de bois fin, laqué, brillant, pour cacher l’invisibilité de mes deux bras, je ne l’ai pas regardé. J’ai détourné de lui mon visage, je ne voulais pas lui offrir la douleur de mes yeux. Ainsi il a surtout emporté le reflet du soleil sur mes boîtes, sur mon menton maigre, ma casquette, la fente de ma bouche serrée.
Il cherchait la douleur et la beauté, comme un ange charognard aux yeux bleus, il n’avait pas assez souffert, c’est tout.

focale (16)

par seyne, mardi 15 octobre 2019, 14:31 (il y a 52 jours) @ seyne

La lumière tombait droite dans la rue, elle se reflétait sur les sortes de boîtes vernies que portait l’homme de chaque côté de son torse étroit, et éclairait son visage par en dessous. Il avait un de ces vieux visages secs, petit homme aux aguets.
La visière de sa casquette aussi était éclairée par en dessous, ainsi que son regard inquiet, ses yeux détournés. À quoi servaient ces boîtes oblongues ? On aurait pu croire qu’il y cachait ses bras, ou plutôt des moignons ? L’ idée invérifiable modifiait tout, et l’énigme de l’horreur emplissait l’esprit, obscurcissait la scène entière, tandis que sa noire lumière le faisait ressortir plus nettement. Il semblait que la lumière du ciel n’était là que pour écraser ses épaules vêtues d’une veste grise, qu’un éclat venu de l’enfer révélait par ces reflets étranges son visage, sa douleur sans remède, ses yeux pourtant encore témoins de tout, de tout le reste de sa vie à vivre.

focale (16)

par seyne, mardi 15 octobre 2019, 14:48 (il y a 52 jours) @ seyne

Je marche, tout le temps aux aguets, rien d’autre ne m’intéresse que « voir ». L’appareil n’est là que comme un Jiminy Cricket, un autre moi mécanique, qui m’empêche de perdre du temps, qui met le temps de côté.
L’homme, je l’ai vu de dos, j’ai mis un instant à comprendre, j’ai compris ce qui lui était arrivé, ce qu’il faisait, la lumière était puissante comme sur une scène, je l’ai doublé, je me suis retourné et je l’ai pris.
Proie au-delà de la chasse, roi déchu sans royaume, il a détourné la tête. J’ai lu comme un livre entier dans ce mouvement, comme s’il m’apprenait quelque chose de ma hantise. Les autres gens de la rue me regardaient aussi, visage vide, eux qui avaient appris depuis si longtemps à l’épargner, à l’entourer de leurs non-regards.

focale (16) corrigé

par seyne, mardi 15 octobre 2019, 15:20 (il y a 52 jours) @ seyne

Qu’est-ce qu’il faisait là ce type, jeune, blond, beau et riche, avec son appareil photo ? Qu’est-ce qu’il faisait dans notre calle, où notre misère va et vient tous les jours. La fille aux cheveux en chignon l’a regardé, le garçon assis sur le trottoir le regardait aussi…ou peut-être il me regardait moi, cherchant à comprendre. Mais moi, l’homme aux bras imaginaires, moi qui ai fait fabriquer deux boîtes de bois fin, laqué, brillant, pour cacher l’invisibilité de mes deux bras, je ne l’ai pas regardé. J’ai détourné de lui mon visage, je ne voulais pas lui offrir la douleur de mes yeux. Ainsi il a surtout emporté le reflet du soleil sur mes boîtes, sur ma casquette, la fente de ma bouche.
Il cherchait la douleur et la beauté, comme un ange charognard aux yeux bleus, il n’avait pas assez souffert, c’est tout.

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La lumière tombait droite dans la rue, elle se reflétait sur les sortes de boîtes vernies que portait l’homme de chaque côté de son torse étroit, et éclairait son visage par en dessous. Il avait un de ces vieux visages secs, petit homme aux aguets.
La visière de sa casquette aussi était éclairée par en dessous, ainsi que son regard inquiet, ses yeux détournés. À quoi servaient ces boîtes oblongues ? On pouvait croire qu’il y cachait ses bras, ou plutôt des moignons ? L‘idée invérifiable flottait sur tout, et l’énigme emplissait l’esprit, obscurcissait la scène entière, tandis que sa noire lumière le faisait ressortir plus nettement. Il semblait que la lumière du ciel n’était là que pour écraser ses épaules vêtues d’une veste grise, qu’un autre éclat venu de l’enfer révélait par ces reflets étranges son visage, sa douleur sans remède, ses yeux pourtant encore témoins de tout, de tout le reste de sa vie à vivre.

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Je marche tout le temps aux aguets, rien d’autre ne m’intéresse que « voir ». L’appareil n’est là que comme un Jiminy Cricket, un autre moi mécanique, qui m’empêche de perdre du temps, qui met le temps de côté.
L’homme, je l’ai vu de dos, j’ai mis un instant à comprendre, j’ai compris ce qui lui était arrivé, ce qu’il faisait, la lumière était puissante comme sur une scène, je l’ai doublé, je me suis retourné et je l’ai pris.
Proie au-delà de la chasse, roi déchu sans royaume, il a détourné la tête. J’ai lu comme un livre entier dans ce mouvement, comme s’il m’apprenait quelque chose de ma hantise. Les autres gens de la rue me regardaient aussi, visage vide, eux qui avaient appris depuis si longtemps à l’épargner, à l’entourer de leurs non-regards.

focale (16) corrigé

par sobac @, mardi 15 octobre 2019, 20:00 (il y a 51 jours) @ seyne

quand on lit ce récit photographique, on imagine la cogitation du photographe devant la multitude de details à prendre en compte pour faire le cliché parfait
ensuite reste la photo et l'appreciation de ceux qui la regarde
et là débute les interrogations , pourquoi avoir saisi cet instant
est ce pour fabriquer une photo parfaite ou alors c'est l'improvisation totale simplement pour le plaisir de partager sa passion

voila pour cette focale bien retranscrite

focale (16) corrigé

par seyne, mardi 15 octobre 2019, 20:13 (il y a 51 jours) @ sobac

c’est une photo de Cartier Bresson prise à Madrid en 1933. À l’évidence le cliché a été pris en marchant, vite, mais c’était sa façon de faire, jamais rien de posé ni de prémédité, l’évidence qui surgit.

Pour cette série des « focales », je m’oblige à suivre dans l’ordre les photos du livre et ça faisait très longtemps que je buttais sur celle-ci, à cause des étranges boîtes et de leur contenu invisible je crois.
Finalement j’ai remarqué combien les regards des personnages (et celui du photographe) sont divergents.

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par Périscope @, mercredi 16 octobre 2019, 11:02 (il y a 51 jours) @ seyne

Sobac a bien résumé ta démarche.

c'est l'énigme de la visibilité qui te fait écrire

mais pourquoi entourer ton observation de tous ces commentaires personnels
qui affaiblissent le texte ? à mon avis

pourquoi ne pas affirmer davantage ? enlever les "peut-être" les "il semble" etc...

ta subjectivité deviendrait alors à son tour "objective" faussement bien sûr,
mais c'est cela la force de la littérature, un mensonge qu'on fait passer comme réel

peut-être ici que ton écriture gagnerait à être moins soucieuse, mais pour gagner
en efficacité sur le lecteur

"Finalement j’ai remarqué combien les regards des personnages (et celui du photographe) sont divergents."

Il en est toujours ainsi, sinon il n'y aurait pas d'intérêt à la photo

à moins que le modèle regarde sciemment l'objectif, mais c'est une autre démarche,
pas celle de CB.

focale (16) corrigé

par seyne, mercredi 16 octobre 2019, 11:14 (il y a 51 jours) @ Périscope

les trois petits textes sont censés être la parole du vieil homme, puis celle du spectateur (comment on dit) de la photo, puis celle du photographe. Sans doute il faut que je retravaille cela pour que ce soit plus évident, les différentes subjectivités font partie du projet, mais j'entends bien ce que tu dis de la lourdeur du texte actuel.

Et les "peut-être", "un peu " etc. font partie de mes péchés mignons. Une participante de l'ex mythique forum bleu parlait des "formules d'atténuation"...il faut que je m'en débarrasse, ou que je les atténue :)

focale (16) corrigé

par sobac @, mercredi 16 octobre 2019, 11:04 (il y a 51 jours) @ seyne

l'interpretation est ce qui me fascine le plus, il y a tellement de divergences parfois que l'on se rend compte de la diversité et de la richesse humaine
donc retranscrire est toujours très personnel

focale (16) corrigé

par seyne, mercredi 16 octobre 2019, 11:15 (il y a 51 jours) @ sobac

oui, tout à fait.
si je pouvais définir ce qui me donne envie d'écrire, ce serait ça. Surtout que je suis convaincue que la perception de cette intersubjectivité, c'est ce qui nous permet de nous connaître, mais aussi de vivre ensemble. Et puis c'est tellement extraordinaire quand on le voit vraiment...très loin du plus petit commun dénominateur, de la conformité.
Mais ce n'était pas un projet de départ pour ce texte, c'est au fur et à mesure que j'en suis arrivée là...à cause des boîtes mystérieuses.

une citation d'H. Cartier-Bresson

par seyne, mercredi 16 octobre 2019, 16:02 (il y a 51 jours) @ sobac

"S'il n'y a pas d'émotion, s'il n'y a pas un choc, si on ne réagit pas à la sensibilité, on ne doit pas prendre de photo. C'est la photo qui nous prend."

focale (16) corrigé

par s[i]e[/i]nile ll @, dimanche 27 octobre 2019, 23:53 (il y a 39 jours) @ seyne

Ernst Jünger avait dit quelque chose comme ça : " S'adresser aux morts comme s'ils étaient vivants, s'adresser aux vivants comme s'ils étaient morts. "

focale (16) corrigé

par sobac @, lundi 28 octobre 2019, 10:07 (il y a 39 jours) @ s[i]e[/i]nile ll

les partisanes à Marseille pour aguinter le client criaient
les vivants aux prix des morts

focale (16)

par 411, samedi 26 octobre 2019, 15:25 (il y a 41 jours) @ seyne

"Il cherchait la douleur et la beauté, comme un ange charognard aux yeux bleus, il n’avait pas assez souffert, c’est tout."

Quelle fin sublime. Ce poème est très puissant. Merci.

focale (16)

par seyne, dimanche 27 octobre 2019, 09:49 (il y a 40 jours) @ 411

Merci Pierre, je l’ai un peu retravaillé encore pour mieux faire apparaître les trois points de vue.

Je n’ai aucun doute sur l’empathie et l’engagement personnel d’Henri Cartier Besson envers ceux qu’il photographiait ni sur l’authenticité de cette quête qui l’a conduit souvent dans les lieux de la misère, de la guerre, du malheur, lui qui était un fils de famille, pour qui tout était simple apparemment.
J’ai vu une photo de lui à l’époque où il a pris cette photo, on est saisi par sa beauté. Il paraît que les gens d’un des pays où il a voyagé parlaient du jeune homme très beau « au visage couleur de crevette ».

Mais à cause de la fascination que m’a donné cette image, et même d’une sorte de sidération, je me suis rendu compte de l’ambiguïté de ce qu’on appelle « empathie ».