suite de karma

par dh, mercredi 16 octobre 2019, 15:40 (il y a 51 jours)

Lorsqu’il sortait de la bibliothèque en fin de journée, Karma ne pouvait manquer d’observer les sportifs qui s’entrainaient dans un espace installé par la municipalité à proximité de la Faculté. Il y avait là toutes sortes d’équipements : barres parallèles, sol mou permettant les exercices au sol, sièges pour le travail des abdominaux, … Muscles, sueur, discipline, tractions, assouplissements se combinaient de façon plaisante à regarder, souvent au son d’un poste de radio déversant du rap ou de la techno hardcore, dans cet univers de perfection et de compétition. Karma se sentait extérieur à toute idée de performance physique, bien qu’il alla à la piscine une fois par semaine pour se détendre. Les professeurs de sport qu’il avait subis durant sa scolarité étaient en général des brutes ineptes qui avaient fini par le dégoûter. A 46 ans sa santé n’était pas excellente : il souffrait de surcharge pondérale, ses dents étaient dans un état catastrophique. L’alliance des psychotropes avec l’alcool avait accompli son sinistre travail de sape et le poids des années se faisait parfois douloureusement sentir. Un soir à Gobelins chez Marianne, Karma se rendit compte qu’il ne pouvait plus avoir d’érection. D’où venait au juste cette nouvelle vexation était difficile à expliquer : vieillesse, lassitude du quotidien, déclin, andropause … Marianne éprouva une grande tristesse à ce propos, déclarant que les couples qui ne font plus l’amour se transforment à la longue en associations amicales plus au moins polluées d’aigreur et de ressentiment. Mais Karma ni pouvait rien, son membre restait mou. Quelle ironie, pensait-il, moi qui ait tant souffert du rejet et de la frustration pendant des années, moi qui aurait fait l’amour avec une chèvre pour connaître l’amour, comme disait Beckett, d’être maintenant réduit à l’impuissance alors que les circonstances se révélaient enfin favorables.

Au jardin public rue Belgrand, il venait souvent se recueillir et lire lorsque le beau temps le permettait. Il restait longtemps à regarder les arbres dont les feuillages évoluaient au fil des saisons, passant par des nuances infinies de vert, d’ocre, de brun … Il aimait particulièrement venir vers 16 ou 17 heures, au moment où les enfants sortants de l’école arrivaient avec leurs parents ou nourrice pour s’amuser dans les jeux et courir, plein de liberté et de bonheur. Alors que la capitale était souvent morose, rongée par la misère et la violence, ces espaces de jeux en commun étaient comme un centre tranquille au milieu du malheur. Le regret de Karma de ne pas avoir d’enfant se faisait alors plus léger, comme une simple nostalgie. Il ne pouvait regarder les parents heureux et fiers de leur progéniture sans éprouver un soupçon d’envie : ils ont des enfants, pensait-il, leur vie est justifiée, moi je m’achemine doucement vers la maladie, la vieillesse et la mort en compagnie de Marianne, de mes livres et de mon piano. Comment se projeter dans l’avenir, au-delà d’un certain âge, si on n’a pas d’enfant à élever et à chérir ? Mais les enfants aussi vieilliront un jour, et la boucle sera bouclée dans un éternel recommencement. Les guerres se succédaient dans le monde, les conflits sociaux et autres catastrophes naturelles … à quoi s’accrocher ? Fallait-il, comme d’autres, s’engager dans un parti, militer pour un monde meilleur ? Mais, plus simplement, comment vivre ? Les religions et partis politiques proposaient diverses options et règles de conduite, mais Karma n’avait jamais éprouvé cette fièvre qui pousse les gens à s’affilier à de telles entreprises. Il se sentait prisonnier de son quotidien.

suite de karma

par Soledad, jeudi 17 octobre 2019, 00:29 (il y a 50 jours) @ dh

Bonjour,
La première partie m'a aussitôt fait penser au "Monde selon Garp" cet univers de sport, fait d'odeurs de tee-shirts dégoulinants et de chaussettes mises à l'épreuve... Ces camps concentrationnaires pour toxines, ont toujours provoqué chez moi un profond dégoût.
Pour la suite, l'amalgame que fait le personnage entre plaisir du sexe et amour me semble réducteur et tenir surtout des déclarations plus que des faits. En effet, je conçois mal la vie en couple, quelle qu'en soit la configuration et l'âge, sans amour.
Le dépit de ce personnage viendrait surtout du décalage entre ses désirs, alimentés par une idée de la norme qui n'est qu'une illusion, et les possibilités physiques et mentales inhérentes au vécu, à l'âge, aux peurs qui tenaillent l'individu. Un personnage traînant avec lui ses frustrations, spectateur constant de la vie qui semble sur le point de l'abandonner.

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par dh, jeudi 17 octobre 2019, 09:15 (il y a 50 jours) @ Soledad

merci de votre commentaire et désolé pour les fautes.

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par seyne, jeudi 17 octobre 2019, 09:25 (il y a 50 jours) @ Soledad

peut-être tu n’as pas suivi la série. Karma est assez jeune (moins de 50 ans) et il aime Marie Anne. C’est ce qui donne à ce passage sa force : l’honnêteté, le sentiment de passer à côté de la vie, la présence du corps et son énigme.

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par dh, jeudi 17 octobre 2019, 10:40 (il y a 50 jours) @ seyne

il faut que j'écrive 30 nouvelles pages a4 et je le reproposerai à des éditeurs.

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par seyne, vendredi 18 octobre 2019, 09:40 (il y a 49 jours) @ dh

oui, tu as raison. La prose, il faut trouver la bonne longueur.

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par Soledad, jeudi 17 octobre 2019, 16:34 (il y a 50 jours) @ seyne

J'avais effectivement pris ce texte hors de son contexte. Une sorte de "tranches de vie" d'un personnage à un instant précis dans un endroit précis.

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par sobac @, jeudi 17 octobre 2019, 11:01 (il y a 50 jours) @ dh

Karma à beaucoup morflé je trouve pour son âge
triste qu'il ne lui reste plus que le regard pour se projeter dans sa vie, en général c'est en fin de parcours quand la mort rode en vous racolant comme une vieille pute

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par dh, jeudi 17 octobre 2019, 12:07 (il y a 50 jours) @ dh

Fut un temps ou Karma plaçait l’amitié comme le plus précieux bien que puisse apporter l’existence. A plusieurs reprises, il avait fait partie de cercles d’amis plus ou moins restreints et avait éprouvé un véritable sentiment de communauté, une vraie joie d’appartenir à un groupe. Ce qui soudait ces différents groupes était peut-être un ensemble de croyances et de valeurs communes, une vision de l’existence sur laquelle on pouvait s’entendre. Hélas, ces petites confréries ne tardaient pas à se disloquer, les uns se mariant et ayant des enfants, les autres mobilisant leurs forces dans un projet professionnel qui monopolisait toute leur attention. Alors les sacro-saints amis d’antan devenaient des éléments encombrants dont on pouvait se passer et, à la fin, disparaissaient. Le pire était de revoir par hasard un ancien ami et de se rendre compte que les liens du passé s’étaient rompus. Quelle amertume, alors, quel sentiment d’irréalité fantomatique frappait les fondations sur lesquelles on croyait pouvoir s’entendre et construire un modèle de vie ! Les beuveries entre copains, le partage des goûts musicaux, les sorties, les discussions interminable où on refait le monde … C’est comme si tout ça n’avait jamais existé.

Un jour, Karma consulta un site internet de musique contemporaine et remarqua le nom d’une ancienne connaissance qui organisait des concerts et performances dans des galeries d’art contemporain. Cela s’appelait l’Anti-jazz et regroupait des artistes spécialistes de Noise, ou non-musique, un courant avant-gardiste de la musique électronique proche des mouvements bruitistes et concrets. Karma, décida de se rendre à un concert, par curiosité, et dans l’espoir de renouer avec son ancien ami, un hongrois résidant en France depuis une vingtaine d’années et travaillant comme magasinier à la Bibliothèque Nationale, dont il avait été proche alors qu’il étudiait à l’Institut Catholique. Le concert se déroulait vers vingt heures dans une petite galerie-bar miteuse du quartier du Marais. L’audience était en grande partie composée de trentenaires, assis par terre ou debout, semblant s’ennuyer ferme, certains buvant une bière. Au fond de la galerie était installée une table sur laquelle on voyait en désordre tout un fouillis de consoles, d’amplificateurs, de magnétophones, de tables de mixages et d’objets divers reliés par des câbles et des interrupteurs que Holger Zakurzeit, l’ancien ami de Karma, actionnait pour produire des sons industriels dissonants et anxiogènes. S’agissait-il d’une nouvelle forme d’existentialisme ? D’une résurgence tardive du mouvement Dada ? Vers le milieu du set, la performeuse Edith Vilebrequin, toute habillée de noir, les cheveux teints en violet et arborant un tee-shirt Investigations in Créative Nihilism, commença à vociférer des imprécations incompréhensibles dans un micro. S’en fut trop pour Karma, qui s’étant forcé à rester une quinzaine de minutes, senti sa patience s’épuiser et l’ennui l’envahir. Il quitta l’endroit, convaincu de n’être pas à sa place parmi ces zazous tristes d’un autre âge.

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par sobac @, jeudi 17 octobre 2019, 13:07 (il y a 50 jours) @ dh

Karma à raison , suivre des zazous tristes ne vaut rien et rien ne vaut la vie

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par au phil de la vie, jeudi 17 octobre 2019, 18:16 (il y a 50 jours) @ dh

suite de karma

par au phil de la vie, jeudi 17 octobre 2019, 18:06 (il y a 50 jours) @ dh

Bravo Denis. C'est très beau. Merci.

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par au phil de la vie, vendredi 18 octobre 2019, 19:41 (il y a 48 jours) @ au phil de la vie

C'est digne d'un écrivain !

Karma

par Périscope @, lundi 21 octobre 2019, 11:03 (il y a 46 jours) @ au phil de la vie

Après Ferré tout écrit est vain

mais il faut se consoler avec vanité

Karma

par dh, lundi 21 octobre 2019, 13:04 (il y a 46 jours) @ Périscope

avec kelig on sait jamais si c'est de l'art ou du cochon...

quant à ferré, oui, je suis fan,

comme de bashung, qui est son successeur.

Karma

par au phil de la vie, mercredi 23 octobre 2019, 15:29 (il y a 44 jours) @ Périscope

C'est un point de vue, mais ne n'est pas le mien.

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par dh, mercredi 23 octobre 2019, 12:22 (il y a 44 jours) @ dh

Karma n’aimait pas qu’on lui demande comment il allait, ou quelles étaient les dernières nouvelles, car la plupart du temps il n’avait rien à répondre. En général il ne se passait rien dans sa vie, rien qui vaille d’être mentionné si ce n’est parfois de petites vexations ou déceptions qui venaient inopportunément ponctuer le cours morose du temps. Ainsi, alors qu’il n’avait que très peu publié de poésie dans la petite édition et que cela ne lui avait jamais rapporté un centime, alors que les petits succès d’estime qu’il avait pu glaner si parcimonieusement se limitaient au cercle des proches connaissances, un ancien ami poète lui reprocha un jour de s’être inspiré de sa production et de l’imiter trop visiblement. L’accusation de plagiat n’était pas loin. Quelle misère, pensa Karma, de déclencher la jalousie d’un confrère alors que le succès est de toute façon absent et que les conséquences de tout ceci avoisinent le zéro absolu. Ce fut cependant la fin d’une amitié qui durait depuis plusieurs années. Eh oui, soupira Karma, mon problème est que je n’ai pas d’ami, seulement des anciens amis. Alors bien sûr, il restait Marianne, mais leurs relations s’étaient quelque peu refroidies. Ils se voyaient encore chaque semaine à Gobelins et passaient de bons moments ensemble, mais l’absence de relations charnelles laissait comme un manque.

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par au phil de la vie, mercredi 23 octobre 2019, 15:15 (il y a 44 jours) @ dh

C'est vraiment bon Denis.
Sincèrement.

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par dh, mercredi 23 octobre 2019, 15:28 (il y a 44 jours) @ au phil de la vie

ah, je suis content que ça te plaise, alors.

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par s[i]e[/i]nile ll @, dimanche 27 octobre 2019, 23:42 (il y a 39 jours) @ dh

C'est généreux de ta part de proposer un texte pareil, mais que se demanderait d'autre une belle âme en te lisant que " peut-on faire quelque chose pour toi, et comment ? ". Tu nous fais rentrer dans quelque chose de très personnel. Il ne nous manque plus que tu nous fasses partager les meilleures morceaux de ta vie, pour lesquels on peut mobiliser toutes ses qualités alliées à une bonne mémoire et quelques coups de chance que d'autres appellent la Providence, d'autres encore le karma ou que sais-je.
Bien à toi

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par dh, lundi 28 octobre 2019, 14:22 (il y a 39 jours) @ s[i]e[/i]nile ll

merci pour ta lecture, mais je ne cherche pas spécialement à apitoyer le lecteur ou à faire pleurer dans les chaumières,

mais plutôt à faire rire, sourire, ou tout au moins à ne pas ennuyer.

suite de karma

par sobac @, lundi 28 octobre 2019, 19:06 (il y a 38 jours) @ dh

karma soutra et la bobinette chéra
zarma mon pélo , la vie nous fais pas de cadeaux