Devoir de mémoire

par Sacha @, mercredi 26 février 2020, 11:59 (il y a 99 jours)

Parce que je disais « non », il continuait.
Une masse vue de près paraît encore plus massive.
Elle prenait tout mon air. Faut dire que l’endroit en manquait.
L’ombre.
Elle était entrée, avait déposé sa houppelande, mais conservé ses braies.
Grosse toile épaisse qui m’étouffait.
Non ! je criais mais lui me forçait.
En bas, déjà, je l’avais observé, avalant, vorace, une garbure fumante.
Une bosse comme un bourgeon volumineux dans ses braies, à la fourche de ses jambes.
Ce n’était pas possible.
A Furiani, les gradins d’un stade s’étaient écroulés. Plusieurs morts.
Cela faisait comment l’écroulement d’un gradin ? Se sentir par en-dessous partir brusquement.
Lui sur moi obstruait mon espace.
Dans la cabine des douches, c’était lui qui avait oublié son machin. Ce machin qui soutient les hommes, dessous leurs braies. A la patère il pendait, inqualifiable. Deux minutes plus tard, il est venu frapper pour le réclamer. Je lui ai rendu son machin, entrouvrant la porte sous ma douche. C’est-y donc qu’il l’avait encore remis son machin, sous les braies ?
Dans le stade, les supporters impatients tapaient des pieds sur les gradins. Quelle joie ! les enfants aussi. En famille, ils étaient tous venus pour la demi-finale de la Coupe de France.
Dehors, l’enseigne lumineuse s’éteignit, peu avant minuit.
Je me retrouvai en tête à tête avec l’obscurité.
Des pieds obscurs qui enfonçaient le matelas. Un ventre obscur étranger qui me labourait le menton. Une langue obscure que je ne comprenais pas. Avec des mots rugueux qui m’écorchaient, mais aussi boueux, dégoulinant, à cause du délire qu’ils faisaient sur moi.
Des crépitements de flatulence dans ses braies, à lui.
A Furiani, la tribune tanguait comme un bateau, déjà quelques minutes après le coup d’envoi.
Je m’agrippais à la musculature surplombante. Sa toison partout. Son chapeau qu’il avait gardé. Même pas pris la peine de se décoiffer pour me culbuter.
J’étais si jeune.
Les joueurs avaient envahi le terrain sous un tonnerre d’applaudissements.
Quand j’y repense. Moment inoubliable. Faut dire aussi que les ouvriers déjà resserraient des vis et des boulons sous les gradins, pendant que la foule chantait.
Dans le noir on ressent mieux les choses.
Cette odeur de tabac et de sueur qu’il répandait dans la pièce.
Dans le noir, bonheur-malheur se confondent.
Je criais « non » encore, sans plus rien savoir. Sous les braies d’un homme gaulois.
Dans les tribunes, il y eut sans doute un silence, avant leurs cris aussi horribles que les miens.
Faut dire aussi qu’à table, les saveurs de la garbure avaient préparé l’homme. A me dévisager de la sorte son bourgeon enflait.
La télévision retransmettait le match. Un bruit énorme de tôles et de fer, puis ce fut les cris, les pleurs, les plaintes.
Le bourgeon surgit, écartant les braies, et sur moi s’écrasa. Le chapeau de l’homme sauta.
Quatre mille personnes dans le vide. Dans un enchevêtrement de structures métalliques des dizaines de corps ensanglantés.
Et lui, même pas avec ses bras, il essaya de m’enlacer. D’autres éclats de flatulence ponctuèrent sa jouissance. J’étais un peu défaite.
On entendit dans la rue les ambulances. Les joueurs eux-mêmes se précipitèrent pour sauver les survivant coincés en haut de la tribune. La pelouse se transforma en hôpital. Au milieu des tôles froissées, pliées, les blessés se tordaient de douleurs.
L’homme sortit son affreux bourgeon de moi, mais moi lui demandai de sortir tout entier de ma chambre. Il ne voulait pas. Il s’assit allumant une cigarette.
Fous le camp ! je criai, fous le camp !
Puis quelques mots précieux seulement de lui m’expliquèrent qu’une femme pleurait là, dans le couloir, au bout du couloir, parce que son fils était mort à Furiani.
L’homme n’aimait pas entendre une femme qui pleure.
Dans ma chambre alors il prit racine, sur une chaise, préférant mes cris aux pleurs d’une femme.
Toute la nuit avec son mégot rouge.
Toute la nuit la fente ouverte de ses braies.
Toute la nuit sa peur des sanglots des femmes.
Toutes la nuit durant mes cris qu’il n’entendait pas.
A l’aube des médecins sont venus emporter la femme.
Ainsi sa houppelande l’homme reprit, avec chapeau, et reboutonnant ses braies.
Avant que je vois son visage, déjà il était parti.
Ombre redevenue, il se coula dans le couloir.
Ce fut alors que je pleurai.
Pendant des années.
Dix ans après le stade est reconstruit.
Neuf. Réglementaire.
Les morts son toujours morts, les blessés handicapés et meurtris.
Aujourd’hui encore je crie.
Un 5 mai 1992, une ombre m’a violé dans une chambre d’auberge.
Sur un stade, des milliers de gens ont chaviré dans le vide.
J’ai déposé une plainte pour viol.
Mais mon cri s’est perdu dans la foule.

Devoir de mémoire

par sobac @, mercredi 26 février 2020, 13:06 (il y a 99 jours) @ Sacha

je me souviens
RIP pour les victimes
merci pour eux

Devoir de mémoire

par seyne, lundi 02 mars 2020, 17:59 (il y a 94 jours) @ Sacha

bonjour Sacha.
Je t'avoue que quand j'ai lu ton poème, je me suis dit "ah ! encore un viol !". L'être humain est ainsi fait qu'il se lasse du malheur d'autrui quand il lui est présenté de façon répétitive et on entend beaucoup parlé des viols actuellement. Je t'ai même soupçonnée de te laisser surfer sur la vague meetoo…
Mais je l'ai lu plusieurs fois et je le trouve remarquable, qu'il renvoie ou pas à une réalité vécue. Aussi bien par son écriture qui parvient à faire partager l'étrangeté monstrueuse et intemporelle de l'expérience, que par la psychologie pleine de torsions du personnage masculin.
Et puis Furiani, cette expérience qui a touché toutes les familles, tous les villages corses. Le trauma groupal lié à la négligence face à un trauma solitaire lié à la prédation.

Oui, c'est vrai, on reconstruit plus facilement les stades que les êtres humains.

Devoir de mémoire

par seyne, mardi 03 mars 2020, 18:02 (il y a 93 jours) @ seyne

Ce qui est vraiment intéressant c’est de voir de quelle façon le travail sur le style permet de percevoir les particularités des sensations et de la mémoire traumatique. Peut-être la poésie est-elle particulièrement utile pour cela...l’art, de manière générale.

Devoir de mémoire

par Sacha @, mercredi 04 mars 2020, 10:23 (il y a 93 jours) @ seyne

Je n'ai jamais pensé écrire de la poésie en rédigeant ce texte. Pour moi c'était avant tout une nouvelle, où devait se mêler deux temps et espaces différents, et l'intime et le collectif.
Evidemment la définition de la nouvelle est large...
La poésie est peut-être dans les images, et dans la confrontation des contrastes.
Je te remercie d'avoir pris le temps de m'envoyer tes commentaires.

Devoir de mémoire

par seyne, mercredi 04 mars 2020, 11:10 (il y a 92 jours) @ Sacha

je parle de poésie quand une certaine distorsion de la langue est au service de l’expression...c’est le cas ici, discrètement. Mais on peut discuter très longtemps de la frontière prose / poésie, bien sûr. Et chacun aura sûrement plusieurs idées à ce sujet.