D'oubli poème de Fabrice Selingant

par Claire, samedi 13 janvier 2018, 10:33 (il y a 309 jours) En réponse à le Rouge-gorge

Cher Fabrice, je ne peux pas m'empêcher de lire ce poème comme une réponse à ce que je venais de poster amèrement hier. C'est une belle réponse.

Du coup, je voudrais évoquer ce cheminot de Sète, dont je crois j'ai déjà parlé ici, et dont je viens de lire le long témoignage sur ce qu'il a vécu en mai 68, témoignage qui sera partiellement repris dans un cahier que prépare l'APA (association pour l'autobiographie) sur mai 68 qui paraîtra ce printemps.
Je lui ai écrit pour demander son autorisation et j'ai reçu par mail immédiatement son accord (il a 90 ans) : "vous pouvez en disposer à votre convenance", alors je me permets de citer ici l'introduction.

Je parlais de mai 68 avec un ami, trop jeune pour l'avoir vécu, la façon quasi-magique dont tout s'est déroulé et le changementqui en est résulté en profondeur. Il m'a dit : "c'était un moment de grâce". Aors je souhaite à tous (et spécialement à moi) que cette année 2018 en porte aussi.

...................................................................................................................................
¨


Travail de mémoire







Voici, exhumé du fond d'une armoire où il jaunissait depuis près de vingt ans, un fragment de mémoire. Entre le 17 mai et le 5 juin 1968, trois semaines dérobées à l'oubli, à cette poussière des jours qui éteint les couleurs, efface les contours, puis finalement, ensevelit presque tout ce que nous souhaiterions préserver du temps enfui à reculons.

Journaux, tracts, notes prises à la hâte, télex arrivant de tout un pays en grève, en révolte ou partant vers des camarades lointains, soudain rapprochés par une communauté de luttes, de soucis, d'espoirs, d'interrogations.

Je me rappelle parfois Mai 68 comme d'une longue envie de dormir entre de courts repos interrompus par un collègue secouant l'épaule, un réveil sonnant à peine le sommeil entamé, pour repartir vers un chantier, la gare, la Bourse du Travail, un meeting, une réunion.

Bourdonnante de voix, la Bourse, sa vieille Gestetner ronflant sans relâche, crachant tracts, motions, affiches...; ses salles combles débordant dans les couloirs, sur les escaliers, avec, dans une encoignure, quelques ouvriers, des étudiants, une instit, un prof rédigeant à la hâte un appel ou une résolution. Et tous ceux-là avec, dans les yeux, la lumière de qui va transformer le monde, voir se lever un jour différent des autres jours.

Durant cette période, la Bourse de Travail de Sète fut le centre nerveux de la ville, vers quoi tout convergeait, d'où tout rayonnait, dans une ambiance de discussions passionnées, de tâches partagées, de fervents espoirs que je ne connaîtrai jamais plus.

Et puis la gare, ses rails s’ocrant peu à peu de rouille, les camarades fatigués et vigilants, les nuits d’attente, le crépitement soudain du télex où se frappe un message de Paris, de Mulhouse ou de Bordeaux. Là-bas aussi veillent des compagnons qui racontent s’être couchés sur la voie pour empêcher le départ du rapide de Bâle, qui disent que seuls quelques bureaucrates vite évincés, ont tenté de reprendre le travail en gare de Lyon, annoncent d’autres actions. Parfois le téléphone : du fond d’un triage, au bord de la mer, a cru voir rôder dans la nuit, des ombres inquiétantes, vite quelques hommes dans une voiture, une ronde, mais les veilleurs finiront la nuit rassurés.



Cette fraternité, presque d'armes, cette solidarité à travers une corporation, une ville, un pays tout entier, cette confiance, et cette conscience d’avoir en charge l’outil, l’atelier, la machine. Pendant presque trois semaines, malgré les provocations, les manœuvres, aucune déprédation dans les centaines de gares, de triages, de dépôts, sur des milliers de kilomètres de voies. Les télécommunications, téléphone, télex, maillant tout le réseau ont continué à fonctionner sans accroc. Les locos dormaient, entretenues, prêtes à reprendre la tête des rapides, des convois de marchandises en quelques heures, lorsque après de laborieuses négociations, il fallut se remettre à l’ouvrage, passé le premier train de reconnaissance, tout repartit sans anicroche, sinon sans amertume.

Ni historien, ni mémorialiste, ni ancien combattant, témoin seulement, témoin et acteur, je me contente de classer tracts, télégrammes, articles, de mettre en forme, en les « réécrivant » le moins possible, des notes prises au jour le jour. Elles conservent le ton, les maladresses, parfois les outrances du « pris sur le vif ». Tel, voici le témoignage sincère d’un cheminot, d’un ouvrier, d’un militant, parmi tant d’autres, qui crut, pendant quelques jours de Mai, que l’on pouvait « changer de vie ».

Il m’est arrivé de parfois sourire, un peu nostalgique, en trouvant ce cheminot, ce militant pris dans le tourbillon de 68, mais je n’en renie rien, et, comme Aragon… : « si c’était à refaire… !



Jean Simon, Mai, je me souviens,

APA 1635 – 2

Fil complet :