borne 45

par dh, lundi 07 mai 2018, 11:15 (il y a 139 jours)

au début j'avais appelé ce texte poème-bilan,

mais finalement je le vois plus comme une borne sur la route.

*

chaque jour il y en a qui partent :
Ornette, Paul Bley, Haden, Lou Reed, Bonnefoy,
Clément Rosset, d'autres encore ...
tout le monde vieillit
tout le monde voit ses proches vieillir
tout le monde ou presque a 45 ans un jour
beaucoup picolent et fument
alors pourquoi en faire tout un plat ?

il reste les disques et les livres, les photos...
un gigantesque hangar bourré de documents
à peine moins périssables que le reste

on peut toujours lire des traités de poétique
chacun tire la couverture à soi
le sujet et l’objet
sont les deux faces d’un ruban de Moebius

la totalité de ce qui était directement vécu
s'est éloigné dans un commentaire
marre de la Poétique
elle ne rend pas compte du plaisir de lecture

plaisir de lecture = honte solitaire
masturbation ?
ratiocinations malsaines ?
c’est pas charnel pas festif pas collectif
pas productif pas rentable : bref du temps perdu
autant écouter les petits zoziaux
chacun pour soi et dieu pour tous
alors quoi ?

pour l'écriture il ne reste que le fil
on marche dessus en équilibre
on tombe, on remonte, on vacille
on fait un pas
un autre pas
chaque chute est un écrasement
et un recommencement

la dépression d'hiver c'est très simple
on ne rit plus
on ne chie plus
on ne bande plus
on écrit plus
on prend ses médicaments
toujours cette foutu odeur de mort
qui vous suit partout où vous allez
mais on continue à lire

tout l'hiver passé sur l'Iliade
phrase par phrase
lettre par lettre
et puis la lumière revient
plus forte que la mort ?
on se sent mieux un peu
mais quelque chose est cassé
qui met très longtemps à se réparer
pour peu que ce soit réparable

dans le métro vu une jeune fille
qui donnait 10 euros
à un vieux clodo estropié
« L'Art de la Bonté est un rêve
qui fut prédit par les prophètes. »
la Charité presque mécanique impersonnelle
le Sacrifice ?

ai presque pleuré de bonheur
en écoutant Garbarek sous codéine
c’était il y a 3 ans
mes larmes étaient mon don
mais c'est fini
l'esprit monte au ciel
le corps tombe dans la mer
et à la fin on est face au mur
alors il faut s'en remettre à d'autres
en espérant qu'ils comprennent votre histoire

souvent l'après-midi, café-clope au jardin botanique
un chemin dallé traverse la verdure
des arbres et des oiseaux, des serres, des bassins
le local à poubelles
le bruit lointain des voitures
en contrebas une entrée pour les livreurs

j'ai fait 15 ans dans cette boite
un tiers de ma vie
l'activité s'est ralentie
les étudiants se renouvellent tout en restant pareils
de larges plages d'ennui sans angoisse
s'ouvrent sur un futur de répétions
les mêmes gestes quotidiens
perdre sa vie à la gagner ?
plus ou moins, mais pour certains
c'est l'enfer au quotidien.

socialement parlant
la poésie n'a jamais rien changé à rien
au niveau de l'individu elle peut
ouvrir des portes, permettre d'affiner
certaines perceptions esthétiques ou morales
à condition d'être suffisamment patient et flexible
rien n'est plus désagréable et vulgaire
qu'un poème qui prétend vous dicter
quoi et comment penser

la poésie devrait être lue de la même façon
qu'on boit une bière ou qu'on fume une cigarette
la critique poétique n'est souvent qu'un jeu social stérile
seuls les vrais amis qui vous connaissent depuis longtemps
ou bien le hasart (merci Philippe Jaffeux)
peuvent vous guider dans vos choix de lecture

les conversations en cuisine avec Marie-Anne
devant un verre de rosé
nos rapports charnels
la lecture de Bashô ou Pirotte au jardin rue Belgrand
ou à la médiathèque Duras
les longues promenades labyrinthiques et solitaires
au cimetière du Père Lachaise
le plaisir de marcher lentement
un bon plat
la légère euphorie provoquée par l'alcool
allumer une première cigarette le matin
le mouvement lent du concerto pour flûte et harpe
que l’on écoute à deux
toutes ces petites grandes choses combinées
qui font que la vie reste supportable

la bibliothèque de mon studio est pleine
il y a longtemps que je ne classe plus
les livres par ordre alphabétique d'auteur
par format à la rigueur, et encore
aussi les livres débordent comme
une coulée de papier de plus en plus confuse

j'ai parfois du mal à mettre la main
sur un Kerouac ou un Laforgue
et j'oublie rapidement quel livre je cherche
lorsque mon œil s'attarde sur un volume oublié
que je n'avais jamais terminé
et que la sérendipité
me prescrit de reprendre

les sacrosaints deux tours de clé
lorsque je pars au travail le matin
la journée parait parfois insurmontable
mais on finit toujours par s'y faire

Seresta Solian Cimbalta et Imovane
sont là pour vous protéger et vous aider
ce sont de vieux amis très cool
qui font bon ménage avec l'alcool
et vous accordent une petite danse
si vous leur faites assez confiance

ai calé au milieu de l’Anatomie de la mélancolie
pas dépassé le tiers des Essais de Montaigne
à peine déchiffré 5 pages de Finnegans Wake
toujours pas lu Don Quichotte
jamais lu Stendhal ni Sollers, pas une phrase

vers 25 ans j’étais fou de Schopenhauer
mais maintenant je préfère les fleurs
les lacunes ne me font pas peur
je me promène dans les lagunes iridescentes
du vieil âge perdu de l’enfance

à l’adolescence j’étais amoureux
de trois filles simultanément
leurs prénoms je m’en souviens encore
28 ans après les faits
désireux de les voir le plus possible
je prenais le train pour les rejoindre
de l’autre côté de Paris

quelle déception que de bêtises
ne fait-on au nom de l’Amour
aucune n’a jamais voulu de moi
et j’ai raté mes études
perdu dans l’alcool et le hach

à 45 ans la fatigue augmente
on sent ses jambes lourdes
debout dans le métro
est-ce que le corps va tenir bon ?
l’alcool et la cigarette n’arrangent rien

pourtant il y a des moment de parfait bien-être
comme lorsqu’on regarde le ciel
un ciel d’avril légèrement couvert, quelques nuages
il n’en faut pas plus

la dépression d’hiver m’a éloigné de toute spiritualité
aucun projet de rédemption
juste survivre au jour le jour
je commence à sortir la tête de l’eau
je regarde les jolies filles dans la rue et le métro
j’admire leurs tenues si harmonieuses
leurs formes si classiques

installé à Paris en 2003
après 30 ans de ville-dortoir en banlieue
tout est plus lent et calme là-bas
moins de bruit moins de cris
j’ai gardé en moi cet espace de silence
parfois il me fait souffrir
la mélancolie des lotissements
si propres et lisses
l’absence d’aspérité
pour acheter un livre il faut prendre le train
pas de librairie sur place

je ne pense plus à 45 ans
comme je pensais à 20 ans
comment penserai-je à 60 ans ?
les données s’accumulent au fil des années
parfois on revient de loin
les vitesses ne sont plus les mêmes
mais on trouve quand même quelques constantes

le fil rouge de la lecture
le plaisir d’écouter la musique
ah la musique
que n’aurais-je fait pour être musicien ?
mais le temps des vocations
et des grandes décisions
ce temps-là a fait son temps
la ligne est tracée au moins à moitié
dans ma peau de petit pianoteur hésitant
et je regretterai toujours
de ne pas être musicien un jour

( mai 2018 )

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