focale (16) corrigé

par seyne, mardi 15 octobre 2019, 15:20 (il y a 36 jours) En réponse à seyne

Qu’est-ce qu’il faisait là ce type, jeune, blond, beau et riche, avec son appareil photo ? Qu’est-ce qu’il faisait dans notre calle, où notre misère va et vient tous les jours. La fille aux cheveux en chignon l’a regardé, le garçon assis sur le trottoir le regardait aussi…ou peut-être il me regardait moi, cherchant à comprendre. Mais moi, l’homme aux bras imaginaires, moi qui ai fait fabriquer deux boîtes de bois fin, laqué, brillant, pour cacher l’invisibilité de mes deux bras, je ne l’ai pas regardé. J’ai détourné de lui mon visage, je ne voulais pas lui offrir la douleur de mes yeux. Ainsi il a surtout emporté le reflet du soleil sur mes boîtes, sur ma casquette, la fente de ma bouche.
Il cherchait la douleur et la beauté, comme un ange charognard aux yeux bleus, il n’avait pas assez souffert, c’est tout.

——-

La lumière tombait droite dans la rue, elle se reflétait sur les sortes de boîtes vernies que portait l’homme de chaque côté de son torse étroit, et éclairait son visage par en dessous. Il avait un de ces vieux visages secs, petit homme aux aguets.
La visière de sa casquette aussi était éclairée par en dessous, ainsi que son regard inquiet, ses yeux détournés. À quoi servaient ces boîtes oblongues ? On pouvait croire qu’il y cachait ses bras, ou plutôt des moignons ? L‘idée invérifiable flottait sur tout, et l’énigme emplissait l’esprit, obscurcissait la scène entière, tandis que sa noire lumière le faisait ressortir plus nettement. Il semblait que la lumière du ciel n’était là que pour écraser ses épaules vêtues d’une veste grise, qu’un autre éclat venu de l’enfer révélait par ces reflets étranges son visage, sa douleur sans remède, ses yeux pourtant encore témoins de tout, de tout le reste de sa vie à vivre.

——-

Je marche tout le temps aux aguets, rien d’autre ne m’intéresse que « voir ». L’appareil n’est là que comme un Jiminy Cricket, un autre moi mécanique, qui m’empêche de perdre du temps, qui met le temps de côté.
L’homme, je l’ai vu de dos, j’ai mis un instant à comprendre, j’ai compris ce qui lui était arrivé, ce qu’il faisait, la lumière était puissante comme sur une scène, je l’ai doublé, je me suis retourné et je l’ai pris.
Proie au-delà de la chasse, roi déchu sans royaume, il a détourné la tête. J’ai lu comme un livre entier dans ce mouvement, comme s’il m’apprenait quelque chose de ma hantise. Les autres gens de la rue me regardaient aussi, visage vide, eux qui avaient appris depuis si longtemps à l’épargner, à l’entourer de leurs non-regards.

Fil complet :