Le boulanger du nouvel an

par Péri @, mercredi 05 janvier 2022, 11:49 (il y a 15 jours)

Le boulanger du nouvel an

Kalv regarde par la fenêtre, par le petit rond de buée qu’il a effacé avec sa main, sur la pointe des pieds Kalv se hausse, il regarde les bras, les mains des bras, les doigts des mains dans la pâte, la pâte granuleuse recouvre les mains de celle qui cogne la pâte sur la planche, on dirait que les mains veulent se défaire de la pâte, mais la pâte colle aux doigts de celle, à moins que ce soit de celui, le petit rond de buée ne permet pas à Kalv de voir plus que les bras et les mains et la pâte et la planche frappée par la pâte dont le choc sur la planche fait un bruit mat et violent, tandis que le rond se rétrécit sous la respiration de Kalv la bouche collée contre la vitre de la fenêtre et une course s’engage entre le temps que la pâte se fasse et le temps que la buée recouvre le rond de fenêtre par lequel Kalv regarde, si la buée recouvre tout Kalv devra à nouveau effacer avec sa main un coin de fenêtre, encore faut-il que ses jambes tendues ne fléchissent pas pour le maintenir à hauteur de la fenêtre, si la buée s’y met et si les jambes fléchissent, Kalv n’entendra plus que le bruit mat et violent de la pâte qui s’écrase sur la planche, jusqu’à ce que les mains de celle ou de celui qui pétrit la pâte décident que la pâte est terminée, et que maintenant on peut la mettre au four, Kalv redoute cet instant, Kalv redoute le four, Kalv dans un dernier effort trouve une caisse sur laquelle il grimpe et d’un geste large il essuie la buée qui recouvre une grande partie de la fenêtre et il voit les bras de l’homme tout habillé de blanc, un chapeau blanc, un tablier blanc, la figure aussi blanche, c’est lui qui frappe la pâte sur la planche posée sur la table, la pâte qu’il étire, qu’il replie et qu’il frappe sur la planche, qu’il reprend et qu’il étire et qu’il replie et qu’il frappe sur la planche comme ça durant de longues minutes, jusqu’au moment du four, mais l’homme s’arrête, il a vu le museau de Kalv, le museau d’enfant de Kalv, par le grand rond sans buée sur la fenêtre, l’homme tout de blanc ouvre la porte et saisit Kalv par le col de son manteau et il rentre dans une colère bleue, sous sa blancheur farineuse, et dit par sa bouche postillonnant ; sale youpin de romano qu’est-ce que tu fiches là ? je travaille la nuit tu m’espionnes ? tu veux bouffer mes brioches ? tu devrais être chez toi, avec les tiens, moi la nuit je travaille, tu comprends ça ? Kalv comprend tout, surtout que les brioches il s’en fout, et du pain aussi il s’en fout, ce qu’il aime c’est la pâte, voir la pâte, les mains qui pétrissent la pâte, le choc de la pâte compacte qui s’écrase contre la planche, la couleur beurrée de la pâte, la couleur de la pâte qui respire sous les coups que l’homme lui afflige, le bruit sourd violent sur la planche, le bruit pâteux dans le silence de la nuit, dans l’atelier du mitron, la moiteur de l’atelier plein d’odeurs, au moment où le mitron va enfourner la pâte dans le four, Kalv hurle ; non mitron, ne faites pas ça ! Pourquoi youpin ? il dit le mitron, Pourquoi tu m’appelles le mitron hein ? Je suis le patron, pas le mitron, il faut bien que la pâte cuise, tu en mangerais hein du bon pain cuit ? Non, il dit Kalv, non non pas cuit ! Kalv regarde le feu, les flammes dont la lueur sur son visage danse comme un jeu, Kalv se jette contre le tablier du Mitron Patron, farineux il devient Kalv le visage dans le tablier, et les mains du Mitron Patron se plaquent sur les épaules de Kalv, pétrissent les épaules de Kalv, essaient de décoller Kalv, sur la planche les mains du Mitron Patron jetteraient bien Kalv tout entier, pâteux, granuleux, d’une couleur beurrée, sur la planche, pour l’étirer, le replier et le rejeter encore violemment sur la planche, c’est son métier au Mitron Patron, il ne sait rien faire d’autre que pétrir et cuire, Kalv veut bien être pétri, malaxé, plié, déplié, jeté, mais pas cuit, la bouche du four lui est insupportable, la chaleur, les flammes du four qui dansent ne sont pas un jeu, Kalv veut rester pâte, inachevé, humide, coulant mais pas cuisant, pas craquant, pas grillé, le Mitron Patron regarde Kalv, ses cheveux rouges, sa figure qui ne ressemble à rien, pas aux gens d’ici, va-t’en, il dit, ne salit pas mon atelier, ne bouffe pas de mon pain, sors d’ici et ne reviens plus, la prochaine fois tu finis au four, Kalv se décolle des doigts blancs du Mitron Patron et sort de l’atelier blanc pour affronter la nuit, patauger dans la nuit car pour rejoindre les baraques où s’entassent les réfugiés, il faut marcher, traverser la plaine, marcher dans la boue, glisser dans la boue, tomber, et le courage manque à Kalv pour se relever, ses mains sont pleines de terre argileuse, ses mains empoignent de la terre, Kalv la sent granuleuse, terreuse, argileuse, sous ses doigts qui s’enfoncent dans des morceaux humides de terre, il malaxe des boules de terre grosses, petites, allongées, avec cinq branches pour former une étoile, une étoile pour maman, une étoile pour papa, une étoile pour petite sœur et grand frère, et tonton et tous les autres qui ne sont pas revenus, il pense Kalv, modelant ses étoiles d’argile, qu’il pose une à une sur l’herbe mouillée, pour chacun des siens disparus, des étoiles qui ne peuvent pas briller dans la nuit trop épaisse.


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