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par dh, mercredi 31 mai 2017, 17:36 (il y a 22 jours) En réponse à dh

Requiem pour un professeur de guitare

Il y a un an, j'ai appris sur Facebook la mort de Mike XXXX, un professeur de guitare que j'avais dans les années 90-91. Il est mort d'un cancer des os, très soudainement. Je ne l'avais plus vu depuis au moins 25 ans, mais j'écoutais parfois ses deux albums et échangeais de courts emails avec lui. J'aimerais écrire ce dont je me souviens à son propos et à propos de ma relation avec lui en tant qu'élève, bien que j’ai probablement été l'un des pires élèves qu'il ait jamais eu.

Dans sa courte autobiographie, qui est le seul livre qu'il ait jamais écrit, Fritz Zorn fait la conjecture que le cancer qu'il a développé, et qui l'a finalement tué, n'était rien d'autre qu'une conséquence psychosomatique de la haine congénitale qu'il avait pour sa famille, son pays, lui-même, et à la fin pour l'univers entier. Il dit même quelque part, si je me souviens bien, que son cancer est le seul travail qu'il a réussi à mener dans son existence. Peut-être pourrions-nous faire l'hypothèse selon laquelle le cancer de Mike a été, dans le même ordre d'idée, une conséquence de sa haine froide et intense contre l'industrie musicale, les producteurs et les gestionnaires avec lesquels ils travaillaient, les critiques musicaux et toutes les personnes qui font des profits avec la musique sans en faire eux-mêmes. Pour dire la vérité, Mike détestait à peu près tout le monde à l’époque, en dehors de sa femme, de sa fille, et de quelques amis musiciens qui partageaient ses idées sur la musique, l'art et la vie.

Il souffrait du manque de reconnaissance, et du fait qu'il devait donner des leçons à des gens comme moi pour gagner suffisamment d'argent. Étant lui-même autodidacte, il n'était pas intéressé par la pédagogie et pensait que sa musique parlait par elle-même et n'avait pas besoin d'explications. Ses guitaristes favoris étaient Jim Hall, Holdsworth, Frisell, Towner, et quelques autres. Il était fan des Beatles, des Beach Boys, dont il faisait de belles transcriptions pour la guitare solo. Quand je l'ai rencontré, sa situation matérielle était plutôt bonne, mais il semblait croire que le confort relatif et le succès d’estime qu'il avait fini par obtenir était arrivés trop tard dans sa vie, un peu comme le pensait Schopenhauer, parce qu'il se sentait vieillir. Un jour au cours d'une leçon, alors que nous entendions une version particulièrement poussive de blue bossa jouée par des élèves dans le studio de répétition voisin, il a maugréé : "quand j'entends cette musique, je veux me tirer une balle dans la tête", avec son accent américain si caractéristique et un air maussade qui rappelait un peu le Clint Eastwood de Gran Torino.

Je pense que Mike était musicien et compositeur avant d'être guitariste. Il aimait mieux la musique classique écrite européenne que le jazz. Sa technique de jeu était très originale. Il était gaucher mais jouait sur une guitare pour droitier, n’utilisait pas de médiator et jouait tout aux doigts. C’était une sorte de virtuose, mais pas dans le sens habituel et spectaculaire du mot, c'est-à-dire ces gens qui jouent beaucoup de notes très rapidement comme Paganini ou Rachmaninov, ou Charlie Parker. Plutôt que cela, il travaillait beaucoup sur le son, la dynamique, l'articulation, les proportions harmonieuses de ses phrases qui évoquaient les formes parfaites de la statuaire grecque antique. Pour parler de son travail en tant que compositeur, j'appellerais la musique qu'il faisait du post-jazz platonicien. C’était un homme moral, et sa musique était morale, comme les idées platoniciennes ou l’impératif catégorique. On entendait ça clairement en écoutant XXXX, une composition sur son premier album, enregistré en live : pas de désordre, pas de chaos, pas de démonstrations techniques, mais tout au bon endroit, un sentiment paisible de sérénité à peine mélancolique, comme dans un monde idéal et parfait, le monde des essences platonicienne où le bon, le beau et le juste sont une seule et même chose, ou peut-être comme dans le jardin d'Eden avant le péché originel et la chute. Un jour, il m'a confié qu'il n'utilisait pas les accords de septièmes de dominante dans ses compositions, parce que cette sorte d’accord ne convenait pas pour le but qu'il assignait à sa musique. Quel était ce but ? Corriger, plutôt autoritairement, la médiocrité et l'imperfection du monde moderne, exactement comme Platon concevant les lois de sa république idéale. Mike avait exclu les accords de septième de dominante de sa musique comme Platon avait chassé les poètes de sa cité idéale, comme facteur de déséquilibre et d'égotisme.

La plupart des élèves de l'école de jazz n'aimaient pas sa musique, la trouvant ennuyeuse et lénifiante. Le dieu à adorer à l'école était Charlie Parker. Il fallait savoir ce qu'il jouait, ce qu'il disait, et l'histoire de sa vie. Quelqu'un qui ne pouvait pas jouer la musique de Parker était considéré comme un sous-musicien. Mike se moquait souvent de cette orthodoxie et disait qu'il n'y avait plus aucun sens à jouer encore cette musique aujourd'hui. Il a rapidement vu que je ne pourrai jamais, et que je n’étais pas fait pour devenir un musicien professionnel. Mais plutôt que de le dire clairement, il voulait que je le comprenne et l'accepte par moi-même. Je dois avouer que j’en suis venu le détester à un moment, parce qu'il n'a jamais fait le moindre ajustement dans son enseignement pour l’adapter à mon très faible niveau. Il pensait que c'était à moi de m'adapter. Le climat pendant les leçons devenait de plus en plus chargé de frustration et de désespoir pour moi, d'impatience puis d'indifférence pour lui. À la fin de ma troisième année d'étude à l'école de jazz, j'ai reçu une lettre disant simplement : "Niveau insuffisant sur l'instrument pour suivre l'année prochaine du cursus". C'était tellement déprimant. Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir faire dans la vie ?

Plus de 25 ans se sont écoulés. J'ai finalement fait mon chemin et les choses ne se sont pas trop mal arrangées pour moi, bien qu'il y ait eu des moments difficiles, comme dans la vie de tous. J'ai trouvé un emploi permanent dans une bibliothèque, rencontré la femme de ma vie il y a trois ans et même commencé à jouer du piano il y a un an, après tout ce temps passé sans faire de musique. J'ai aussi réussi à m'exprimer par l’écriture et n'ai aucun ressentiment contre l'école de jazz et Mike. Je comprends maintenant qu'ils ont fait de leur mieux pour moi. Les leçons de Mike, aussi pénibles qu’elles m’aient paru à l’époque, m'ont donné une expérience de la conduite à suivre si vous voulez faire de l'art dans le monde moderne : être indépendant et gagner sa vie ; accomplir sa tâche sans concession ; ne pas prêter attention aux critiques et persévérer même en l’absence de succès. Bien qu’à ma connaissance Mike n’ai jamais été croyant, je pense que ce passage de la bible lui aurait bien convenu : « Efforce-toi de te présenter devant Dieu comme un homme éprouvé, un ouvrier qui n'a point à rougir, qui dispense droitement la parole de la vérité. Evite les discours vains et profanes; car ceux qui les tiennent avanceront toujours plus dans l'impiété. » ( Timothée – 2-15 )

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