l'endroit où on ne se quitte pas (suite)

par seyne, jeudi 08 novembre 2018, 09:16 (il y a 10 jours) En réponse à seyne

D'autres boîtes de médicaments se sont accumulées sur la table. Mon fils vient avec mon petit-fils, me demande des nouvelles, on regarde les résultats d'examens. Souvent on sort l'après-midi, j'aime surtout quand il y a du vent.
Elle, ne me demande rien quand elle vient. On parle d’autre chose.

Quand j'ai été trop fatigué par les traitements pour sortir, elle a continué à venir, de temps en temps. Elle m'a demandé une fois si j'avais peur et je lui ai dit que oui, que je détestais l’idée de porter ce rat intérieur, invisible. « Il y a plusieurs façons de guérir, n’oublie pas » m'a-t-elle dit avec son sourire particulier. Je lui ai demandé ce qu'elle voulait dire. « Ta maladie est ton habitante ».
Plusieurs semaines après j'ai commencé à mal dormir et à en avoir assez de l'angoisse, de la fatigue insurmontable, des vagues douleurs débutantes, et surtout de l'idée de ce qui suivrait.
Je me souviens de ce jour où elle est venue m’apporter un petit paquet. A l'intérieur, il y avait plusieurs sortes de médicaments, dont je connaissais seulement la digitaline. Elle m'a expliqué que c'était facile à trouver sur internet.
« Le jour où tu veux tuer ton habitante, tu les prends tous en même temps, c'est sans douleur. C'est toi qui décides, tu vois...aucune raison d'avoir peur. Moi je dois partir avec mon amie, pour plusieurs semaines, dans mon pays. Ma mère va bientôt mourir, il faut que je la voie et que je reste avec elle. Tu sais, c'est bien de tenir la main des vieilles femmes. Pourtant elle n'est pas si vieille. Elle m'a mise au monde, il faut que je l'aide dans l'autre sens.
Toi tu es un homme, c'est différent, et puis tu seras peut-être encore vivant quand je reviendrai...Moi aussi j’ai eu besoin de ce paquet pour ne pas avoir peur, pour être forte. C'était il y a longtemps, et à choisir c'était mieux que ça… ». Elle a relevé sa manche gauche. La peau de l'avant-bras, l’intérieur du poignet étaient sillonnés de cicatrices nacrées en diagonales, certaines larges de plusieurs millimètres.
« …maintenant je n'ai plus besoin de rien. »

Je ne savais pas trop quoi dire, il est vrai que ce n'était pas nécessaire. Je l'ai regardée. Je sais pas mal de choses sur ce genre de blessures, à cause de mon travail avec des assistantes sociales. Après un petit moment je lui ai demandé si on pouvait rester en contact pendant son voyage. Internet ? L’ordinateur trône sur le table de travail à côté de mon fauteuil.
Mais elle a secoué la tête : « L'endroit où on ne se quitte pas c'est ici » a-t-elle dit en se tapotant le crâne.
Et je me suis rendu compte que je n'avais même pas son numéro de téléphone. Elle avait toujours été présente.

Alors je suis entré dans le jeu d’être encore vivant quand elle reviendra . C'était particulier parce que cela revenait à souhaiter que sa mère meure vite, mais je ne la connaissais pas. Je n'avais plus peur, grâce à elle, et puis les traitements avaient l'air de faire effet, finalement. Chaque soir vers 18h je me mettais à la fenêtre, je regardais les gens. Certains de mes jeunes élèves sont venus chez moi reprendre des cours, puis quelques adultes.
Mon petit-fils est un enfant très doux, et grave. Parfois il s'assied à côté de moi et glisse sa main dans la mienne pendant qu'on regarde des dessins animés, sur l'écran de l'ordinateur.

Je regarde la vie couler autour de moi, plus souvent spectateur qu’acteur. Je me demande quelle place a la jeune femme dans mon cœur. C’est comme si les noms des sentiments n’avaient plus cours, qu’ils vous glissaient entre les doigts. Avant je savais bien faire la différence entre amitié et amour, estime, protection, attente. Tout ça s’est dissous dans un temps indéfini. Seul reste le sentiment émouvant de l’unicité : une personne est un pays qu’on n’aurait jamais fini de parcourir, et à l’intérieur de soi c’est encore un autre territoire qu’elle ouvre, dans la mémoire, dans le mélange avec tout ce qu’on est, tout ce qu’on a connu. J’espère la revoir, voilà ce que je peux dire, être une fois encore dans la même pièce qu’elle. Comme est si unique le moment où je sens la main de l’enfant qui glisse dans la paume de la mienne tandis que nous restons sans parler, à regarder les images qui bougent, et qu’il rit. Tous ses sentiments passent dans sa main.
Pour elle, la seule chose que je sais c’est qu’il n’y a pas de désir, je suis bien au-delà. Je suis bien au-delà.


( à suivre)

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